Critique : ‘La Légende de Zu’, de Tsui Hark

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L’histoire de La Légende de Zu se déroule dans le même univers que Zu, les guerriers de la montagne magique, réalisé en 1983, et on y retrouve quelques figures familières, à commencer par Lu Yue, personnage incarné dans le premier par Brigitte Lin Ching Hsia et repris ici par Cécilia Cheung. Un peu à la manière de la saga des Star Wars, l’univers de ce prequel ne ressemble visuellement plus du tout à celui du film réalisé 18 ans avant, le numérique ayant changé les standards. Mais malgré l’intégration de technologies apportées par le cinéma américain, cette grosse production surchargée en effets spéciaux ne ressemble à rien de ce qui a été fait auparavant.

Xuan et Dan sont deux guerriers aux pouvoirs extraordinaires qui luttent contre une force maléfique nommée « Insomnie ». Aidés par Grand Maître Longévité et ses disciples, ils vont affronter les puissances des ténèbres. Certains perdront la vie, d’autres y trouveront l’amour, d’autres encore deviendront des héros… ou des démons.

Dès la première scène faisant intervenir Lu Yue (Cecilia Cheung) et Xuan Tian Zong (Ekin Cheng), un moment d’une beauté visuelle rare, la barre est placée très haut : les couleurs sont tout simplement sublimes, chaque posture semble avoir été pensée, l’équilibre visuel de chaque plan est parfait. Par la suite, malgré une certaine surcharge d’effets dans la deuxième partie, force est de constater que le niveau esthétique est maintenu, avec ce sens du mouvement et cette gestion de l’espace qui caractérisent les films de Tsui Hark.

Bien sûr, La Légende de Zu doit beaucoup à ses animateurs 3D. Mentionnons à ce titre Insomnie, entièrement composé de crânes qui effectuent à la fois des mouvements individuels et un mouvement collectif, et les ailes de Dan (Louis Koo), qui bougent comme on ne l’aurait cru possible que dans un dessin-animé. D’autres effets sont moins réussis comme le pouvoir de Li Ying-Chi (Cecilia Cheung reloaded), cette espèce de rayon rose de mauvais goût, mais les pouvoirs de Xuan et de Longévité (Sammo Hung) sont tellement splendides qu’ils nous font oublier les quelques ratages.

Cependant La légende de Zu ne saurait se résumer à une débauche d’effets spéciaux. Là où il se démarque du lot des grosses productions, c’est qu’il réussit à mêler avec succès les effets visuels modernes avec une esthétique typiquement chinoise : le design des décors, en particulier, s’inspire directement de la peinture classique chinoise, avec ces paysages mythologiques se caractérisant par des couleurs éthérées et la présence de zones vides. Quant aux personnages, ils s’envolent avec une grâce et une fluidité rarement égalées et réussissent à faire passer avec un naturel sidérant des mouvements de magie qui auraient pu paraître ridicules dans d’autres films.

A côté de cette dimension visuelle, il y a aussi un scénario. Et c’est là que le film dévoile ses faiblesses. Ce n’est pas l’histoire qu’il faut remettre en cause, mais la narration, qui manque de fluidité et donne parfois l’impression qu’il manque des passages. Si Tsui Hark confiait à propos de Green Snake qu’il était tellement concentré sur ses personnages qu’il en avait oublié de surveiller l’équipe d’effets spéciaux (pour les résultats que l’on connaît !), ici il semble que l’aspect visuel ait tellement monopolisé son attention qu’il en ait négligé de fignoler son scénario. Ou peut-être celui-ci était-il trop complexe. La première heure est parfaite, mais la deuxième nécessite au spectateur d’être extrêmement concentré pour ne pas perdre le fil. Trop d’évènements s’enchaînent, trop de personnages interviennent peut-être ; le film est desservi par des problèmes de rythme et finit par se transformer en une succession de scènes trop courtes, s’achevant dans un climax un peu brouillon.

Cependant, derrière cette confusion apparente, La Légende de Zu révèle un fond métaphorique, celui d’un conte philosophique imprégné de la pensée taoïste. Lorsque l’on a compris que tout était dit dans les cinq premières minutes (dans l’introduction et dans les paroles de Longévité), les possibles pistes d’interprétation deviennent fort passionnantes. Dans un univers qui repose sur l’équilibre des forces du yin et du yang, le sage est celui qui reste en communion avec l’univers, avec le souffle fondamental, et qui ne se laisse pas perturber par les tourments terrestres tels que l’envie, la jalousie, le désir d’indépendance ou même l’amour exclusif. Les Immortels sont garants de cette sagesse, tandis que les humains en sont déconnectés depuis longtemps. Dès l’instant où les émotions perturbatrices atteignent les Immortels, l’équilibre est brisé et c’est là qu’arrive Insomnie (qui incarne ces tourments) pour tout ravager, provoquant ainsi le chaos.

Au cours du film, chaque Immortel est successivement assailli par ses propres émotions : Lu Yue faiblit à cause de son idylle impossible avec son disciple Xuan, ce dernier est hanté par le souvenir de son maître et donc par le passé, Dan par son désir d’indépendance, etc. Le seul moyen est alors de reconnecter le pouvoir de l’esprit avec celui de l’univers, de réconcilier les forces contraires yin et yang qui doivent fusionner pour ne faire plus qu’un. Tous les personnages peuvent aussi être vus de façon abstraite, comme différentes parts de l’être humain tourmenté par ses tentations et dont les défenses tombent une à une, provoquant des blessures irréparables (la caverne de sang évoque une plaie) jusqu’à le déconnecter de sa source.

La Légende de Zu est porté par des acteurs tous parfaitement à leur place : Ekin Cheng fait montre d’une certaine prestance et arrive presque à jouer, Cecilia Cheung n’a peut-être pas le charisme de Brigitte Lin Ching Hsia mais elle ne dépare pas non plus et bouge extrêmement bien dans les scènes dansantes, Louis Koo interprète son personnage avec conviction. Quant aux seconds rôles, on retiendra surtout Wu Jing, qui apporte un peu de fraîcheur et d’humour. Si l’on ajoute à cela une partition musicale réussie, La Légende de Zu est un film qui prend de la valeur à chaque vision pour ceux qui cherchent à le comprendre, et qui dans le pire des cas s’impose comme une expérience visuelle unique en son genre.

Elodie Leroy

Article publié sur DVDRama.com le 3 juin 2005

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