Critique : ‘L’Empereur et l’assassin’, de Chen Kaige

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Après Terre Jaune (1984) et Le Roi des Enfants (1986), Chen Kaige rencontre le succès international avec le chef d’œuvre Adieu Ma Concubine, primé à Cannes en 1993, et nommé au César et à l’Oscar du meilleur film étranger. Il signe quelques années plus tard L’Empereur et l’Assassin, une fresque épique étonnante tournée en sept mois dans des décors somptueux.

Au troisième siècle avant Jésus-Christ, dans une Chine divisée, la guerre d’unification fait rage depuis deux siècles. Ying Zheng, le roi du Royaume de Qin, désire réunir les sept royaumes en un seul et immense pays pour devenir le premier empereur de Chine. Avec l’aide de Dame Zhao, son amour d’enfance, il organise une fausse tentative d’assassinat contre lui-même afin de légitimer l’invasion des autres royaumes. Tandis que Dame Zhao trouve l’assassin en la personne de Jing Ke, le roi, orgueilleux et obsédé par le pouvoir, va déclencher une guerre totale, sanglante et sans merci.

Pour rappel historique, Ying Zheng est celui qui deviendra en -221 av JC le premier auguste empereur de Chine (Qin shi huangdi), unifiant les royaumes de Qin, Yan, Zhao, Wei, Han, Chu et Qi. Il mettra ainsi fin à une période de plus de cent ans de guerres, celle dite des Royaumes Combattants, caractérisée par des conflits particulièrement sanglants impliquant les populations. Outre la construction de la célèbre Grande Muraille de Chine, le premier empereur de Chine ordonnera aussi l’unification de l’écriture, des poids et des mesures, autant de faits marquants qui se feront au prix d’un véritable bain de sang et d’un autodafé de tous les livres (excepté ceux ayant une valeur purement pratique).

Dans L’Empereur et l’Assassin, dont l’action se déroule avant qu’il ne devienne empereur, Chen Kaige se penche sur ce personnage qui s’est vu tantôt diabolisé tantôt mystifié par les historiens. Au lieu d’en faire un symbole comme le fera par la suite Zhang Yi Mou dans Hero (film dont l’optique est cependant radicalement différente), il en présente une vision complexe et ambivalente.

« Ô roi Ying Zheng, as-tu oublié le grand dessein de tes ancêtres Qin d’unifier tout ce qui s’étend sous le ciel ? ». Cette phrase qui ouvre le film et qui revient à plusieurs reprises dans l’histoire sonne comme un rappel émanant directement de la conscience d’un homme qui se sent investi d’une mission des dieux. Le personnage de Ying Zheng semble donc prendre une dimension mystique. Pourtant, sa psychologie telle qu’elle est développée dans le film est bel et bien celle d’un être humain, avec ses obsessions, ses traumatismes. Ainsi, ce despote capable de provoquer les massacres les plus sanglants apparaît aussi comme un homme vulnérable. Si le personnage est décrit avec finesse, Ying Zheng doit aussi son charisme à la prestation de Li Xue Jian, tout simplement bluffant. Le comédien transmet toute l’ambivalence d’un dictateur à la fois fascinant et pathétique, capable d’actes sanguinaires comme de réactions puériles, obsédé par le pouvoir comme par son amour d’enfance.

L’Empereur et l’Assassin met aussi en scène une belle galerie d’autres personnages intéressants, à commencer par la Dame de Zhao, majestueusement incarnée par Gong Li qui trouve ici l’un de ses meilleurs rôles. Le personnage le plus marquant restera cependant l’assassin Jin Ke, interprété avec une grande profondeur par Zhang Feng Yi (Adieu Ma Concubine), qui dégage ici une force tranquille teintée de mélancolie et de lassitude de la vie. Très inspiré par son casting, le réalisateur met en scène les rapports humains en dirigeant ses acteurs de façon parfois théâtrale mais jamais trop académique. La musique apporte efficacement la touche finale, notamment à travers une note qui suspend littéralement l’attention en revenant obsessionnellement ponctuer les dialogues. On notera par ailleurs que c’est Chen Kaige lui-même qui interprète le premier ministre Lü Bu Wei.

En plus d’un grand soin accordé à l’esthétique et d’un travail énorme effectué sur les costumes et les décors (rien que le palais de Qin a demandé six mois de construction), cette fresque épique bénéficie aussi de scènes de bataille impressionnantes. Et cette dimension grandiose s’intègre parfaitement dans l’atmosphère par ailleurs intimiste du film. Chen Kaige signe avec l’Empereur et l’Assassin une œuvre captivante sur l’un des personnages les plus fascinants de l’histoire de la Chine.

Elodie Leroy

Article publié sur DVDRama.com le 12 août 2005

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