Critique : ‘Les Femmes de mes amis’, de Hong Sang Soo

0

Le réalisateur coréen Hong Sang Soo reste fidèle à lui-même avec Les Femmes de mes amis, autoportrait plein d’humour et d’ironie qui s’intéresse à la condition de l’artiste, sorte de marginal perdu dans un monde qu’il ne comprend pas. Toujours aussi passionné par la maladresse humaine, par l’incapacité de l’homme à communiquer avec les autres – les femmes en particulier –, Hong ne signe peut-être pas là son film le plus réussi – on déplorera quelques longueurs dans la dernière partie – mais nous offre néanmoins une œuvre très cohérente qui au-delà des nombreuses scènes savoureuses qu’elle propose, s’avère être plus entêtante qu’elle n’en a l’air.

On aime ou on n’aime pas Hong Sang Soo, mais il demeure incontestablement, imperturbablement, l’un des cinéastes coréens les plus originaux de son époque. De manière intéressante, il est aussi celui dont la sensibilité est la plus européenne, là où ses confrères prennent davantage le cinéma américain en référence. Plus encore que ses précédents films, comme La Femme est l’avenir de l’homme ou Conte de cinéma, Les Femmes de mes amis possède cette touche susceptible de nous sembler familière en dépit d’un ton et d’un contenu très personnels. Une impression qui tient notamment à l’approche naturaliste privilégiée par Hong, à son refus de toute dramatisation, à cette ironie subtile et mordante dont il ne se départit jamais et qui lorgne dans le cas présent presque constamment vers l’autodérision.

femmes_de_mes_amis_01Car le héros de ce film n’est autre que le cinéaste lui-même, renommé « réalisateur Ku » pour les besoins de la fiction et interprété par le fidèle Kim Tae Woo (c’est la troisième fois que les deux hommes collaborent ensemble). Hong Sang Soo s’emploie à nous faire partager les affres de la vie d’artiste, celles d’un réalisateur d’art et d’essai plus précisément, et le moins que l’on puisse dire c’est que ce n’est pas triste.

Les habitués du cinéma de Hong Sang Soo savent que les errances de ses personnages sont régulièrement ponctuées de beuveries filmées avec un réalisme saisissant ; et pour cause : les acteurs sont réellement ivres ! Les Femmes de mes amis ne déroge pas à la règle et le parcours chaotique du réalisateur Ku s’avère rapidement être déterminé par la tournure que prennent ces scènes toujours surprenantes. Tout au long du film, sa personnalité a priori aimable se dévoile à travers ce qu’il fait mais aussi et surtout ce qu’il ne fait pas.

Sans verser dans l’autocritique sévère, Hong dresse l’air de rien le portrait d’un homme en complet décalage avec lui-même et avec le monde qui l’entoure. Toujours prêt à recevoir les compliments hypocrites comme à encaisser les sarcasmes gratuits, Ku se montre littéralement incapable de prendre la bonne décision au bon moment. Fier de son statut d’auteur et des valeurs nobles que son cinéma véhicule, il s’endort pourtant devant les films des autres alors même qu’il est invité en tant que juré dans un festival de cinéma. Et lorsqu’on le titille un peu, il finit par avouer qu’il rêve secrètement de voir l’un de ses films rassembler deux millions de spectateurs…

Cette incapacité à vivre l’instant présent conduit bien évidemment Ku à commettre erreur sur erreur avec toutes les femmes qui croisent son chemin. Ses choix se portent systématiquement sur les épouses de ses proches : un ami perdu de vue depuis longtemps, un peintre du nom de Yang qui fut son mentor à l’époque où il était encore étudiant…

femmes_de_mes_amis_02Avec Les Femmes de mes amis, Hong Sang Soo continue de creuser inlassablement les thèmes qui lui sont chers tels que le désarroi d’une génération de quarantenaires en marge de la société capitaliste, ou la difficulté de décrypter les motivations et les intentions de l’autre, à l’intérieur d’une relation amoureuse mais aussi à travers un simple échange.

Composé de multiples scènes de dialogues dont l’humour repose presque exclusivement sur l’embarras ressenti par ce personnage désarmant, le film se déguste comme un mets subtil – cela tombe bien, les repas sont légion tout du long – dont la saveur véritable ne se révèle que petit à petit.

L’ensemble est un peu long, notamment la dernière partie, parfois laborieuse, mais le réalisateur ne laisse rien au hasard et livre une œuvre remarquablement cohérente derrière cet éparpillement apparent. Lorsque les étudiants en cinéma – dépeints eux aussi avec une ironie particulièrement cocasse – interrogent le peintre Yang sur ce qui compte le plus à ses yeux dans la vie, celui-ci répond : « Tout ». C’est dans cette réplique que se niche la clé du film, et sans doute du cinéma de Hong Sang Soo en général. Qui viendrait le contredire ?

Caroline Leroy

Article publié sur Filmsactu.com le 16 mars 2010

 

Share.