Critique : ‘Les Larmes de Madame Wang’, de Liu Bingjian

0

Avec Les Larmes de Madame Wang, son deuxième long métrage, Liu Bingjian s’affirme parmi les cinéastes chinois d’aujourd’hui à suivre de près. L’originalité de son sujet, le dynamisme et la précision de sa mise en scène, la profondeur de son propos derrière l’apparente légèreté font de ce film un témoignage fin et unique sur l’état actuel de la société urbaine chinoise.

Les Larmes de Madame Wang est un film vif et direct, à l’image de son héroïne qui ne prend jamais de pincettes pour exprimer ce qu’elle a sur le cœur. Planté dans le décor d’une ville de la province de Guizhou, le récit s’articule autour du quotidien de cette femme que le hasard et la nécessité poussent à devenir pleureuse professionnelle, un métier à la résonance particulièrement ironique eu égard au contexte. Car la société que décrit le cinéaste Liu Bingjian semble rongée par un individualisme galopant qui laisse justement bien peu de place à la manifestation des émotions.

Évoluant au milieu d’un décor fait de bâtiments crasseux et délabrés, Madame Wang (Liao Qin) ne fait que survivre, tâchant du mieux qu’elle peut de réparer les dégâts causés par la paresse incurable de son mari en flirtant elle-même avec les embrouilles. Difficile, dans de telles conditions, de condamner son commerce de DVD et de VCD pirates, surtout lorsque l’on s’aperçoit que les flics qui l’arrêtent ne sont en réalité motivés que par l’acquisition des biens illicites pour leur propre compte.

Le triomphe de la loi du plus fort va de pair avec un sentiment de cloisonnement extrême malgré la promiscuité dans laquelle vivent les habitants. Dans cette ville où il ne viendrait à personne de proposer son aide, les petites filles peuvent être abandonnées du jour au lendemain par leurs parents sans que cela ne soulève la moindre indignation.

Malgré cela, Les Larmes de Madame Wang n’est pas le film lacrymal que son titre pourrait laisser supposer. Oscillant habilement entre fiction et témoignage documentaire, le cinéaste, qui avait déjà bousculé certains tabous avec Le Protégé de Madame Qing en 1999, porte un regard sans concession sur la Chine urbaine d’aujourd’hui et l’obsession de l’argent qui régit la vie de chacun. Un regard que le dynamisme, la détermination et l’extraordinaire nonchalance de Madame Wang rendent d’autant plus acéré, percutant.

les_larmes_de_madame_wang_01En suivant à la trace ses pas pressés, en insistant sur ses tenues plus colorées à mesure qu’elle se fait une réputation dans l’étonnante profession qui est devenue la sienne, il ne se complaît jamais dans la lourdeur démonstrative et n’hésite pas à l’inverse à recourir à un certain humour noir afin d’appuyer la gravité de son propos. Le cynisme dont fait preuve l’amant et « manager » de Madame Wang, Li Youming (Wei Xingkun) en pronostiquant les morts à venir dans la région et l’argent qu’elles pourraient leur rapporter, n’est finalement pas bien méchant en comparaison avec le triste sort de cette gamine oubliée dont personne ne veut s’embarrasser.

L’humour vient aussi des prestations de pleureuse parfois outrées de l’extravagante Madame Wang, expressions parfaites de la fausseté des sentiments ou de leur tragique absence au sein de familles en apparence soudées. Mais à mieux y regarder, même la liberté précaire dont jouit l’héroïne ne fait que déclencher le mépris des hommes et la jalousie des autres femmes, qui ne manquent jamais une occasion de la traiter de traînée dans son dos.

Sans aucune emphase, Liu Bingjian dépeint avec Les Larmes de Madame Wang une société d’une dureté implacable où chacun doit faire face à une très grande solitude. Et si l’émotion tarde un peu à venir, si le final attendu n’est pas aussi poignant qu’on l’aurait souhaité, le film ne laisse guère indifférent.

Caroline Leroy

Article publié sur Filmsactu.com le 21 février 2008

 

Share.