Critique : ‘Locataires’, de Kim Ki Duk

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Avec Locataires, le réalisateur coréen Kim Ki Duk nous livre un film à la fois fidèle aux thématiques audacieuses qui lui sont chères depuis ses premiers films, et infiniment plus mature et puissant dans le fond comme dans la forme. Il signe une œuvre éblouissante, un de ces films dont on ressort hypnotisé et émerveillé, le plus beau de sa carrière et de ce début d’année 2005.

Le précédent film du sulfureux réalisateur, Samaria, avait échoué à atteindre réellement son objectif. Ce film difficile ayant pour toile de fond le thème de la prostitution des mineures laissait même une impression de froideur voire de lourdeur, malgré les évidentes intentions du réalisateur, excepté peut-être dans le final quasiment muet entre le père et sa fille où l’on sentait enfin poindre un semblant d’émotion.

Tae Suk (Jae Hee) s’introduit dans des appartements vides pour y passer la nuit et tâche d’améliorer le quotidien des propriétaires en se chargeant de la lessive et de la vaisselle ou en réparant les machines défectueuses avec un soin méticuleux. C’est au cours de l’une de ses incursions qu’il fait la connaissance de Sun Hwa (Lee Seung Yeon), qui observe cet inconnu depuis sa cachette avec un mélange de crainte et de curiosité.

L’œuvre de Kim Ki Duk se caractérise entre autres par un pessimisme féroce sur la nature humaine et sa cruauté profonde, et par la récurrence de personnages enfermés dans le mutisme le plus complet, proches de l’autisme. On retrouve tout cela dans Locataires dont les deux personnages principaux sont muets et qui contient son lot de figures peu reluisantes.

A ce titre, on ne pourra s’empêcher de noter à quel point la police en prend pour son grade une fois de plus, même si on commençait à en avoir l’habitude dans le cinéma coréen avec des films comme Nowhere to Hide de Lee Myung Se, Public Enemy de Kang Woo Suk ou plus récemment Memories of Murder de Bong Joon Ho. Kim Ki Duk renchérit sur ce thème en insistant sur la bassesse des individus, investis d’un pouvoir qu’ils sont libres de détourner en toute impunité.

De même, Sun Hwa ressemble a priori au personnage féminin typique des films de Kim Ki Duk : femme-enfant bafouée, souillée par la bestialité masculine, tout comme l’héroïne de l’Île ou la malheureuse victime de The Coast Guard. Mais le réalisateur franchit un pas cette fois en démontant subtilement la mécanique invisible des violences conjugales, loin des absurdités exaspérantes de Samaria sur la psychologie féminine. L’incapacité de Sun Hwa à s’exprimer avec des mots donne toute sa dimension à sa souffrance sans jamais sombrer dans le pathos inutile.

Pourtant, le mutisme des personnages ne signifie pas un refus de participer au monde, puisque Tae Suk et Sun Hwa vont ensemble découvrir la misère humaine cachée derrière les portes closes. Même s’ils semblent à priori refuser le contact, le jeune homme et la jeune femme restent à l’écoute de leurs propres sentiments et du malheur des autres.

Comme la jeune lycéenne qui se prostitue au début de Samaria afin de rendre les hommes heureux, Tae Suk cherche en quelque sorte à apporter du bonheur à ses semblables, sans réellement vivre pour lui-même. Mais là où Samaria hésitait entre irréalisme racoleur et métaphore vaseuse sous des dehors de générosité, Locataires parvient à justifier la quête de Tae Suk dès sa rencontre avec Sun Hwa, une femme tellement détruite par la violence de son mari qu’elle souhaiterait ne plus exister.

Au-delà des thèmes abordés, parfois très difficiles, Locataires est avant tout une extraordinaire expérience sensorielle, à l’image de la relation toute en sensualité et en délicatesse qui unit Tae Suk et Sun Hwa. Kim Ki Duk nous entraîne dans un voyage onirique bouleversant où le charme opère immédiatement et naturellement.

La beauté stupéfiante de la photographie, la sobriété de la musique dominée par la chanson envoûtante de Natacha Atlas, Gafsa, participent à l’atmosphère singulièrement romantique de ce film tout en épure. Les trois acteurs principaux y sont formidables, en particulier le sublime Jae Hee qui imprime de sa grâce irréelle le personnage de Tae Suk et le film tout entier.

Caroline Leroy

Article publié sur DVDRama.com le 22 mars 2005

 

 

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