Critique : ‘Lorelei’, de Shinji Higuchi

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Adapté d’un roman de Harutoshi Fukui, le film Lorelei aborde la tragédie humaine de la guerre du Pacifique sous un angle original, son scénario se parant d’éléments de science-fiction qui ne sont pas sans rappeler certains animes cyber-punk. Rien de bien étonnant à cela, quand on sait que le réalisateur Shinji Higuchi a lui-même longtemps œuvré dans l’animation. Mais de bons ingrédients ne suffisent pas toujours à faire un bon plat…

6 août 1945. La première bombe atomique vient tout juste d’embraser le sol et le ciel japonais. A l’initiative du capitaine Asakura, les autorités militaires dépêchent le rebelle Shinichi Masami pour supprimer le navire américain qui abrite le B-29 ayant pour mission de lâcher la deuxième bombe. Masami avait été mis à pied parce qu’il refusait de diriger les missions kamikaze or il se retrouve à présent confronté à un dilemme : le sous-marin I-507 qui lui a été confié abrite un mini sous-marin furtif offert par les Allemands, qui semble destiné à participer à un commando suicide. Son nom de code : « Lorelei ».

Le cinéma populaire japonais bénéficie d’un regain de popularité indéniable depuis quelques années. En 2006, The Uchôten Hotel (Koki Mitani), Limit of Love: Umizaru (Eiichiro Hasumi), Gedo Senki (Goro Miyazaki), Death Note (Shusuke Kaneko) et surtout Death Note 2 ont littéralement cassé la baraque, avec des recettes locales avoisinant au moins les 40 millions de dollars – voire les 60 millions, dans le cas de Gedo Senki. L’année 2005 s’était montrée tout aussi fructueuse, dominée par l’énorme raz-de-marée Le Château Ambulant (186 millions de dollars !), mais aussi marquée par les succès de Yamato (Junya Sato) et de Lorelei (Shinji Higuchi), fictions à grand spectacle traitant de la guerre du Pacifique.

Situé chronologiquement dans l’entre-deux bombes, Lorelei choisit de nous faire vivre le conflit américano-japonais du point de vue des membres de l’équipage d’un sous-marin de pointe, le I-507, envoyé au front afin d’éradiquer la menace terrifiante qui pèse alors sur le Japon. Une fois n’est pas coutume, les Américains ne sont pas représentés de manière simpliste, même si leur temps d’apparition à l’écran est relativement réduit. Campé par l’acteur fétiche de Kiyoshi Kurosawa, Kôji Yakusho, le commandant Shinichi Masami hérite de la lourde responsabilité de mener à bien une mission à haut risque tout en évitant autant que faire se peut de sacrifier son équipage. C’est du moins la mission qu’il s’est assignée à lui-même, l’état major ne s’embarrassant pas de tant de scrupules et omettant d’emblée de lui indiquer quels objectifs exacts il est censé poursuivre.

Jusque là, Lorelei a tout du film de sous-marin classique et joue sans surprise sur la tension provoquée par la situation en huis-clos induite par le genre. Par conséquent, il va de soi que le bienveillant commandant va se retrouver face à un ennemi infiltré à bord, susceptible de semer le chaos au sein d’un équipage soumis à des pressions considérables.

Vient cependant s’ajouter à cette donne familière une petite pointe de fantastique, en la personne d’une mystérieuse jeune fille que l’on dit capable de localiser n’importe quel navire, grâce à ses dons de télépathie qui lui confèrent la sensibilité aiguisée d’un sonar. Une idée déjà exploitée de manière plus discrète dans le magnifique animé Blue Submarine n°6 de Mahiro Maeda, produit par les studios Gonzo, à ceci près que la tâche revenait à une gentille gamine inséparable de son nounours. Offerte par les Allemands avec le mini-sub Lorelei, Paula (Yu Kashii) ne peut exercer son pouvoir que lorsqu’elle se connecte physiquement avec la machine de guerre, ce qui l’affecte durement en retour. Elle est bientôt prise en charge par une jeune recrue de l’équipage, le très zélé Origasa (Satoshi Tsumabuki), seul à éprouver un tant soit peu de compassion pour son triste sort.

Si l’idée est stimulante en soi, elle n’est pas suffisamment exploitée pour faire de Lorelei le film de science-fiction qu’il aurait dû être. Ou plutôt, elle apparaît comme un élément trop isolé dans le contexte pour lui conférer une portée supplémentaire. Lorelei préfère se concentrer sur les multiples bavardages des membres de l’équipage et, en parallèle, de l’état major en alerte, plutôt que de déployer une réelle ambiance – on est loin de l’atmosphère subtilement surnaturelle d’un Phantom the Submarine (Min Byung-Chun), par exemple.

C’est d’autant plus regrettable que les personnages fonctionnent par ailleurs assez bien, celui de Kôji Yakusho le premier, et les diverses péripéties se laissent suivre jusqu’à un certain point. Malheureusement leur impact se retrouve systématiquement amoindri par une bande-originale pompeuse et omniprésente. Une fois la mise en place terminée, l’ennui ne tarde pas à s’intaller. Durablement. Les plans sous-marins sont de toute beauté, nullement gâchés par les nombreux effets spéciaux digitaux – globalement réussis – et les scènes de bataille navale parviennent à impressionner à quelques reprises. Mais ce soin visuel ne suffit pas à rattraper un scénario bancal et une réalisation désespérément plate.

Seule lumière au bout du tunnel : le message reste relativement sobre et évite de sombrer dans la mièvrerie. La classique opposition entre ancienne et nouvelle générations se voit exploiter avec une certaine pertinence et permet en tout cas au film de prendre une direction intéressante, épurée du trop plein de nationalisme que l’on pouvait redouter. Certes, les envolées lyriques au sujet de Tokyo, troisième cible fictive des Américains durant cette guerre, sont susceptibles de faire sourire mais c’est à peu près tout.

Au final, en dépit d’une certaine ambition et d’un casting d’ensemble alléchant, Lorelei ne révolutionne décidément pas le cinéma populaire japonais contemporain.

Caroline Leroy

Article publié sur DVDRama.com le 29 janvier 2007

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