Critique: ‘M’, de Lee Myung Se

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Véritable ovni cinématographique, M confronte le genre du mélodrame avec celui du thriller aux relents lynchien, pour explorer les obsessions et la mémoire d’un écrivain raté hanté par le fantôme de son premier amour. Jouant sur les mises en abyme visuelles et narratives, M nous emmène habilement vers de fausses pistes pour finalement conter une histoire simple, sublimée par une mise en scène virtuose, un sens de l’atmosphère hors du commun et une esthétique à couper le souffle. Et si le dénouement s’étire un peu en longueur, Lee Myung-Se révèle une absence totale de crainte de déplaire qui force véritablement l’admiration dans une industrie aussi formatée que celle du cinéma coréen actuel. Une œuvre étrange et expérimentale signée par un auteur décidément en marge.

m_leemyungse_05Parce qu’on aime bien vous dénicher quelques curiosités cinématographiques, profitons de cette fin d’année pour mettre en avant un inédit coréen, le très déroutant M de Lee Myung-Se. Le réalisateur n’est pas inconnu de par chez nous et déclenche de sacrées controverses à chacune de ces sorties. Sa parodie des polars à la John Woo, Sur la Trace du Serpent, peut certes se targuer d’être l’un des premiers films coréens à être sorti dans nos contrées, recevant au passage le grand prix au Festival du Film Asiatique de Deauville en 2000, mais avait déjà quelques détracteurs féroces en dépit d’un accueil critique favorable. Son long métrage suivant, l’incroyable (mais très mal vendu) Duelist, déclenchait des réactions encore plus extrêmes, entre les uns qui acceptaient très mal de voir les affrontements au sabre explicitement mis au service d’une romance inversant les rôles entre homme et femme, et les autres qui applaudissaient son esthétique chiadée et sa mise en scène très poétique de l’amour à travers des combats à connotation érotique.

Depuis l’échec commercial en France de Duelist, on n’entend plus parler chez nous des films du cinéaste, ce qui est bien dommage même si l’on comprend la frilosité des distributeurs à acheter les droits d’un film aussi singulier que M. L’objet est cependant fascinant à plus d’un titre…

m_leemyungse_02Le teaser nous avait déjà scotchés. Baigné dans une ambiance surnaturelle, dévoilant quelques décors splendides, ces quelques images annonçaient la couleur sur la narration alambiquée et la tonalité déroutante du métrage. M, une simple lettre qui résume tout, qui évoque à la fois le nom du principal protagoniste, Minwoo, et du fantôme qui le hante, Mimi, mais aussi de quelques notions clés du récit telles que la mémoire, le meurtre, le mystère.

Mélangeant sans crier gare la réalité (si tant est que ce concept soit pertinent ici) avec les rêves paranoïaques des personnages, les souvenirs fugaces de Minwoo avec le roman qu’il tente désespérément d’écrire, M nous emmène dans le labyrinthe de l’esprit de Minwoo (Kang Dong-Won), un écrivain raté hanté par son premier amour, Mimi (Lee Yeon-Hee). Jusqu’alors profondément enfouie (ou assassinée) dans son inconscient, cette dernière ressurgit subitement dès lors que le jeune homme tente de prendre la plume pour coucher enfin sur papier l’histoire qui l’obsède depuis son adolescence. Mais l’histoire qui nous est contée dans le film est-elle réellement celle de Minwoo ou assiste-t-on aux hallucinations du fantôme d’une jeune fille qui refuse d’accepter sa propre mort ? A moins qu’il ne s’agisse du délire paranoïaque de l’épouse, Eun-Hye (Kong Hyo-Jin), qui assiste impuissante à la plongée de son mari dans la folie.

m_leemyungse_04Véritable étrangeté dans le paysage très formaté du cinéma coréen, M confirme le goût de Lee Myung-Se pour les expériences formelles inédites, quitte à surprendre avec ses changements de ton, l’humour surgissant aux moments les plus inattendus, les échanges dialogués s’accompagnant parfois d’une atmosphère de thriller.

Au vu d’un tel film, on ne s’étonne guère de la réputation de caractériel que le cinéaste s’est forgé sur les tournages. M n’en est pas moins une œuvre d’une grande cohérence artistique, avec comme dans Duelist ses alliances subtiles d’images et de sons toujours en phase avec les humeurs des personnages. Usant et abusant des jeux de répétition et de mises en abyme aux relents lynchiens, Lee Myung-Se brouille les pistes et joue avec les ambiances, parfois par pur plaisir de l’expérimentation. Au point qu’il n’est pas interdit de voir dans certaines scènes une simple démonstration de virtuosité. Il faut dire que l’esthétique de l’œuvre est véritablement à couper le souffle, qu’il s’agisse de ses partis pris sur les couleurs avec ses noirs intenses et ses rappels constants de mauve, du décor inquiétant de l’appartement envahi par des miroirs, ou même simplement de la ruelle sombre et onirique où se trouve le bar où tout a commencé.

m_leemyungse_06Ne nous méprenons pas, M est aussi un pur mélodrame porté par un casting glamour, de Kang Dong-Won (Sad Eyes dans Duelist) qui se révèle sous un jour nouveau à travers ce rôle instable qui fait au passage quelques clins d’œil amusants au personnage de Jack Nicholson dans Shining, à Lee Yeon-Hee en ingénue mélancolique, en passant par la toujours excellente Kong Hyo-Jin. Le final un peu longuet porte très légèrement préjudice à l’impact émotionnel mais on reste tout de même fasciné du début à la fin par cette histoire d’amour manquée entre un homme et un fantôme, à moins qu’il ne s’agisse d’une romance entre un écrivain et son personnage.

Elodie Leroy

Article publié sur filmsactu.com le 30 décembre 2008

 

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