Critique : ‘Le Maître d’Armes’, de Ronny Yu

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Outre le retour au pays de l’une des plus grandes stars chinoises du cinéma d’action, Le Maître d’Armes marque aussi la renaissance d’un genre devenu rarissime depuis plus de dix ans : le film d’arts martiaux, le vrai. S’il n’est pas exempt de quelques défauts, ce nouveau Ronny Yu respecte l’esprit traditionnel du genre et tient largement ses promesses en matière de séquences martiales, lesquelles se révèlent aussi spectaculaires que variées, tandis que l’œuvre toute entière est habitée par un Jet Li très inspiré par son personnage.

L’histoire de Huo Yuan-Jia (1869-1910), fondateur de l’Ecole de kung-fu de Jingwu Men. Fils d’un maître d’arts martiaux, Huo Yuan-Jia est exclus de l’enseignement familial en raison de sa fragile constitution. Il étudie pourtant en secret et développe des techniques novatrices. Devenu adulte, Huo ne rêve que de provoquer de nouveaux adversaires afin de devenir le plus grand combattant de Chine. Mais suite à une offense auprès de l’un de ses élèves, il tue son rival, ce qui provoque une suite de catastrophes incontrôlables. Détruit, Huo Yuan-Jia disparaît et entame une retraite de plusieurs années…

Depuis la crise du cinéma de Hong Kong qui a eu lieu à la fin des années 90, le film d’arts martiaux pur avait pour ainsi dire presque disparu. L’échec cuisant de The Blade (Tsui Hark) au box-office hongkongais en 1995 était symptomatique de la fin d’une ère ; le genre avait fait son temps dans le cœur du public local et lassé du même coup les producteurs. Certes, les cinéastes de la cinquième génération de Chine continentale, inspirés par l’accueil mondial chaleureux reçu par le Tigre et Dragon de Ang Lee, s’étaient entre temps réapproprié le wuxia pian à travers des œuvres de qualité inégale mais souvent novatrices (Hero, Le Secret des Poignards Volants, Wu Ji).

Du côté de l’ex-colonie britannique, les scènes de combat avaient définitivement changé de visage, privilégiant à la richesse chorégraphique la dimension spectaculaire (China Strike Force, 2000 AD), le caractère gentiment fashion (Gen-X Cops), ou encore la dérision (Shaolin Soccer), quand les arts martiaux ne faisaient pas office de simple décoration destinée à permettre aux acteurs de prendre la pose (Stormriders).

Toutefois, on assiste depuis quelques temps au retour de l’action virtuose dans le paysage cinématographique hongkongais à travers des productions dotées de scénarios de plus en plus soignés et dont jaillissent parfois des scènes d’anthologie. Outre le récent retour de Tsui Hark dans le wuxia pian avec Seven Swords, ou encore le récent New Police Story (Benny Chan), dans lequel l’authentique Jackie Chan se rappelle à notre bon souvenir, on citera surtout le monumental SPL (Wilson Yip), l’une des meilleures (si ce n’est la meilleure) productions dont Hong Kong ait accouché ces dernières années.

Tout cela était bien beau – magnifique parfois – mais cela ne résolvait pas le problème qui nous occupe : la mort du film d’arts martiaux. Précisons que l’on entend par film d’arts martiaux une œuvre dont les enjeux majeurs et le parcours des personnages sont étroitement liés à la discipline, à la différence du film dans lequel l’utilisation des arts martiaux se limite aux scènes d’action. Si le cinéma d’arts martiaux avait disparu, que dire des grandes figures qui ont fait sa renommée ? On se souvient que Tsui Hark réinventait le film de kung-fu en costumes en 1991 avec le légendaire Il était une fois en Chine mais que le genre était tombé en désuétude à la fin du millénaire, au grand dam des aficionados qui ne juraient que par les héros à la natte de Mandchoue… Wong Fei-Hung et Fong Sai-Yuk avaient-ils définitivement pris un coup de vieux ?

On était loin d’imaginer que l’inégal Ronny Yu serait l’homme de la situation pour combler ce vide et ressusciter un genre qui nécessite une solide expérience dans le domaine. Le registre du réalisateur navigue en effet allègrement entre le fabuleux Jiang Hu et son improbable séquelle, quand il ne nous pond pas subitement un Freddy contre Jason. Avec Le Maître d’Armes, Ronny Yu prouve une fois de plus quel artiste imprévisible il est, même si l’on ne saurait négliger la batterie d’excellents collaborateurs dont il a su s’entourer.

Le Maître d’Armes se doit d’être replacé dans son contexte. Pour rappel, Huo Yuan-Jia est le maître qui a fondé la célèbre Ecole Jingwu Men, dont le nom signifie « Porte de l’Excellence en Arts Martiaux ». Malgré le statut de héros national au même titre que Wong Fei Hong, Huo Yuan-Jia a rarement été le personnage principal de films de kung-fu. La première pellicule pleinement consacrée à l’histoire du maître date seulement de 1982 : il s’agit de Legend of a Fighter, réalisé par un certain Yuen Wo-Ping. Maître Huo a davantage été évoqué à travers des œuvres portant principalement sur son héritage et donc sur ses disciples, notamment Chen Zhen, qui se retrouve poussé au premier plan dans Fist of Fury (de Lo Wei avec Bruce Lee, 1972) et ses remakes, dont le plus connu reste l’incontournable Fist of Legend, de Gordon Chan. Il est rare qu’un remake soit meilleur que l’original, c’est pourtant le cas de Fist of Legend, dans lequel Jet Li interprète le disciple venu venger son maître empoisonné par d’infâmes rivaux japonais. Le Maître d’Armes se revendique comme le prequel de ce chef d’œuvre absolu du cinéma d’arts martiaux.

A la vision du Maître d’Armes, la première surprise est que la parenté de l’œuvre avec Fist of Legend n’est pas uniquement d’ordre scénaristique. Non seulement la fin du Maître d’Armes précède de peu, chronologiquement parlant, le début de Fist of Legend, mais les valeurs prônées à travers le récit font largement écho à celles qui passaient déjà dans le film de Gordon Chan. On s’en doute, Jet Li a son mot à dire sur les idées à transmettre, tout comme c’était le cas à l’époque de Fist of Legend, dont il était producteur.

L’évolution du personnage de Huo Yuan-Jia évoque tout d’abord celle de Chen Zhen, pour son passage obligé par une retraite, dont il va tirer un enseignement, puis pour son ouverture vers d’autres cultures. Le parcours du héros évoque aussi celui de Ting-An (Chin Siu-Ho), le (presque) frère rival qui, rongé par la culpabilité, sombre dans la débauche avant de se relever pour l’honneur de son clan et de son pays. Le sentiment de fierté nationale, très important dans les films traitant de Jingwu Men (nous sommes à l’époque où les Japonais qualifient la Chine d' »homme malade de l’Asie »), est bien entendu très présent dans Le Maître d’Armes.

Mais cette fierté est loin de se réduire à un nationalisme creux puisqu’elle va de pair avec la notion d’échange interculturel. On retrouve ainsi plusieurs éléments du mythique affrontement entre Chen Zhen et le maître japonais interprété par Yusuaki Kurata dans Fist of Legend, à commencer par le rapport amical que le héros entretient avec celui qui incarne pourtant l’Ennemi par excellence. On se souvient aussi que le combat contre le Japonais de Fist of Legend était aussi marqué par l’apprentissage de l’écoute des sens par le renoncement à celui de la vue, une cécité temporaire dans Fist of Legend qui se voit déplacer sur Yue Ci (Betty Sun), la jeune paysanne qui recueille Huo Yuan-Jia et lui réapprend la vie.

On ne doute pas que l’histoire de Huo Yuan-Jia soit ici grandement romancée voire fantaisiste. Le scénario ne reprend que peu d’éléments de ce que l’on sait de Huo Yuan-Jia, un parti pris qui n’a rien d’extraordinaire : dans les films de Hong Kong, les représentations de personnages historiques ont rarement pour vocation de coller à la véracité des faits, il s’agit davantage de mettre ce que symbolise le personnage dans l’imaginaire collectif au service d’un propos. C’est d’ailleurs pourquoi le film adopte la théorie plus que contestée du rôle supposé de comploteurs japonais dans la mort du Maître. Sur le fond, la trame du Maître d’Armes reste donc extrêmement classique voire sans grande surprise. Mais qu’importe, puisque l’histoire telle qu’elle nous est contée s’apparente à ces mythes indémodables, que les amateurs d’héroïsme à la chinoise ne pourront qu’apprécier. Le récit repose presque exclusivement sur le parcours du personnage (le titre chinois du film est Huo Yuan-Jia) et bénéficie d’un rythme soutenu jusqu’au bout, sans jamais verser dans l’hystérie qui caractérisait parfois les productions hongkongaises des années 90, même si l’on pourra déplorer un enchaînement un peu rapide des événements dans la dernière demi-heure.

Sublimé par la superbe direction de la photographie de Poon Hang-Sang, connu entre autres pour son travail sur Crazy Kung-fu et Legend of Zu, la réalisation élégante de Ronny Yu épouse les états d’âme du héros tout en conservant une agréable sobriété. Les quelques envolées nationalistes évitent ainsi tout excès grandiloquent et l’émotion passe avec la retenue adéquate compte tenu de la nature de l’œuvre. Car le but de celle-ci est aussi de mettre en valeur les arts martiaux, et sur ce plan, le film a tous les atouts de son côté.

Dans la première partie, les combats rappelleront éventuellement certaines scènes cultes des films antérieurs de Jet Li, par exemple l’affrontement dans les hauteurs qui évoque de loin le combat entre l’acteur et Sibelle Hu dans Fong Sai Yuk (Corey Yuen Kwai). Mais le combat décisif qui fait tout basculer se caractérise par un déchaînement de violence sèche, assez rare dans ce type de productions. Cette scène, qui constitue le pivot du film, confirme l’évolution qui a marqué le cinéma ces dernières années et qui tend à impliquer de plus en plus le spectateur dans l’action. L’effet est réussi, le combat est intense, brutal, aussi cauchemardesque que magistral, d’autant plus qu’il se déroule dans un décor exploité au maximum et dont on devine à quel point il a dû compliquer l’élaboration des chorégraphies.

L’alchimie entre Jet Li et Yuen Wo-Ping, chorégraphe des combats, fait une fois de plus des merveilles, déployant une richesse de techniques des plus appréciables, surtout lorsqu’elles sont montrées avec une telle lisibilité. Et ce qu’il y a de bien avec Le Maître d’Armes, c’est que même quand on croit avoir vu la séquence martiale phare du film, une autre vient toujours prouver que l’on avait tort de redouter une potentielle baisse de régime. Même le combat contre Nathan Jones, qui interprète le fameux O’Brien qui aurait défié la Chine, contredit le préjugé voulant que la confrontation de deux adversaires de gabarits aussi différents soit inintéressant (cela dit, on le constatait déjà, dans des proportions moindres, à l’occasion du magnifique combat opposant Jet Li à Billy Chow dans Fist of Legend). Le seul bémol que l’on pourra émettre est l’utilisation, anecdotique heureusement, de quelques effets de ralentis accélérés façon Matrix… Quel besoin avaient-on de voir tant de virtuosité polluée par des artifices qui devraient clairement rester l’apanage des amateurs de lunettes noires ?

De par les rôles qui ont fait son succès, à savoir les plus grandes figures des arts martiaux (Wong Fei Hung, Fong Sai Yuk, Hung Hei-Kwun, Zhang San-Feng…), Jet Li s’imposait comme une évidence dans le rôle de Maître Huo Yuan-Jia. Depuis quelques années, on remarque que l’acteur s’oriente vers des rôles plus sombres que ceux auxquels il nous avait habitués jusqu’ici. Ambigu chez Zhang Yimou dans Hero (Zhang Yimou), tour à tour féroce et enfantin chez Louis Leterrier dans Danny The Dog, bientôt peu recommandable dans Rogue (Philip Atwell), Jet Li entretient une fois de plus les zones d’ombre à travers un personnage qui en a lourd sur la conscience.

Et il a de bonnes raisons de culpabiliser. D’abord simplement prétentieux et égoïste, il fait basculer sa vie et celle de ses proches en cédant à un orgueil aussi démesuré que déplacé. La suite du récit reste centrée sur son sujet, à savoir le parcours de Huo Yuan-Jia, et s’attache à développer les états d’âme de celui-ci, ce qui donne à Jet Li l’occasion de confirmer à quel point son jeu s’est étoffé au fil des années tout en gardant la dimension très intuitive qui l’a toujours caractérisé.

Si les personnages secondaires peuvent paraître légèrement effacés derrière le Maître en devenir, on retiendra toutefois la force tranquille de Tanaka, joué par un Shidô Nakamura moins effrayant que dans The Neighbour No 13, la présence sympathique que Ning Jinsun (Dong Yong), et bien sûr le charisme de Collin Chou (alias Ngai Sing, vu notamment dans Blade of Fury), en père sévère mais dont les enseignements méritent finalement d’être retenus.

Il aura fallu attendre plus de dix ans pour revoir un vrai film d’arts martiaux et pour retrouver Jet Li dans le registre qui a fait sa célébrité à travers le monde. Et si Le Maître d’Armes n’égale peut-être pas Fist of Legend, Ronny Yu frappe très fort avec cette œuvre qui ravive l’espoir que Hong Kong n’a pas fini d’en découdre avec ses héros. Tant mieux, on en redemande.

Elodie Leroy

Article publié sur DVDRama.com le 15 septembre 2006

LE MAITRE D’ARMES
Un film de Ronny Yu
Avec Jet Li, Collin Chou, Shidô Nakamura, Dong Yong, Betty Sun, Nathan Jones
Durée : 1h44
Sortie le 20 septembre 2006

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