Critique : ‘Meatball Machine’, de Junichi Yamamoto et Yudai Yamaguchi

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A l’heure où le cinéma fantastique ne peut plus se passer du numérique, Meatball Machine fait office d’attaque terroriste dans le monde du septième art. Avec son concept barré et ses effets spéciaux bricolés mais chiadés, cet objet filmique non identifié signé Junichi Yamamoto et Yudai Yamaguchi vaut tout autant pour son accumulation de scènes d’ultra violence gore, que pour sa romance décalée mais étrangement émouvante. Une œuvre trash et jusqu’au-boutiste réservée à un public averti, dont nous vous proposons de découvrir notre critique complète ci-dessous, rédigée à l’occasion de la sortie du film en DVD chez M6 le 30 avril 2008.

meatball-machine-05Tout commence en 1999 avec Meatball Machine, une première expérimentation signée Junichi Yamamoto, qui s’inspire alors ouvertement de Tetsuo, le film culte de Shinya Tsukamoto, avec cependant déjà quelques touches personnelles de la part du réalisateur. Décelant le fort potentiel de l’objet, Yudai Yamaguchi, à qui l’on doit l’excellent Battlefield Baseball et le déjanté Le Bahut des Tordus, propose à Junichi Yamamoto de refaire lui-même son propre film mais avec davantage de moyens et surtout en développant plus avant son concept, une idée soutenue par le producteur Yukihiko Yamaguchi (Les Contes de la Terreur). Junichi Yamamoto accepte de bon cœur la proposition et s’attelle au projet, supervisé qu’il est par Yudai Yamaguchi. Ce dernier sera finalement amené à réaliser certaines scènes en renfort, pour cause de soucis de santé rencontrés par Yamamoto au cours du tournage – d’où les deux noms crédités au générique.

Au final, Meatball Machine version 2005, auquel nous nous intéressons ici, offre une combinaison intéressante et explosive des univers des deux cinéastes, et s’impose comme une expérience trash et déroutante comme seul le cinéma indépendant nippon peut en produire.

Débutant par un carnage sanguinolent, Meatball Machine annonce très vite la couleur. Dans les quartiers industriels de Tokyo, un mystérieux parasite s’attaque aux malheureux qui commettent l’erreur de croiser son chemin. De l’extérieur, ça ressemble à une espèce de gros crabe doté de tentacules qui s’agitent de manière hystérique. De l’intérieur, ça prend l’apparence d’une pince visqueuse et griffue, parfois poilue, qui télécommande son hôte afin de massacrer tout ce qui bouge. On ne sait pas trop ce que c’est, mais une chose est sûre, dès que ça prend possession d’un être humain, transformant celui-ci en necroborg, ça ne vit que pour combattre sans relâche et bouffer ses semblables – ce qui veut dire dévorer une sorte de ballon de rugby argenté présent sur chaque necroborg.

meatball-machine-02Autant prévenir tout de suite, Meatball Machine n’épargne personne : les parasites n’hésitent pas à démembrer des ouvriers ou à leur couper la tête en deux, mais aussi à faire gicler le sang d’un garçonnet innocent ou encore à abattre une gentille petite fille. Oui, Meatball Machine va très loin avec ses tueries gores et cyniques, assumant de manière réjouissante le caractère grand-guignolesque de certaines situations. Certes, on sent toujours planer l’ombre tutélaire de Shinya Tsukamoto, ne serait-ce que par la nature mi-organique mi-machine des necroborg ou encore les gros plans sur les tentacules.

Mais on devine aussi l’influence de quelques classiques de l’animation japonaise pour adultes. Ainsi, lors de la scène d’anthologie où une jeune femme déjà traumatisée par un lourd passé se fait violer par des tentacules, avant de se changer en machine à tuer sous les yeux de son soupirant, on pense furtivement à Urotsukidoji, film maudit de Hideki Takayama, ou encore à La Cité Interdite de Yoshiaki Kawajiri.

Si Meatball Machine reste donc un film référentiel, il trouve néanmoins son originalité en proposant un cocktail détonant d’éléments a priori contradictoires. En effet, au-delà des combats et meurtres en série, l’histoire est avant tout une affaire de sentiments. On croit même y déceler un propos sur l’oppression sociale. C’est exactement cela qui fait le charme de ces œuvres issues de l’esprit tordu de cinéastes ayant œuvré dans le V-Cinema : parler potentiellement de choses sérieuses avec des torrents de sang, des mut(il)ations délirantes et des armes obscènes.

meatball-machine-04Ainsi, Meatball Machine raconte une triste histoire d’amour entre Yôji (Issei Takahashi) et Sachiko (Aoba Kawai), deux jeunes gens timides et opprimés par leur entourage qui deviennent les jouets de ces parasites. Une histoire d’amour qui parvient étonnamment à susciter l’émotion, en partie grâce à un jeu d’acteurs convaincu et une ambiance musicale mélancolique. Compte tenu de l’emballage de l’objet, on était loin de s’attendre à cela. Les créatures, qui s’en prennent avant tout aux êtres dépressifs, s’apparentent quant à elles à des exploiteurs vampirisant les plus faibles et profitant de leur misère affective. Est-ce un hasard si Yôji et Sachiko sont des ouvriers aliénés à leur travail ?

Le choix des alentours de l’usine comme décor pour le climax n’a rien d’anodin, en plus de receler un intérêt esthétique et de participer à créer l’identité visuelle du métrage. Le sang qui finit par jaillir des tuyaux explicite la fusion homme/machine mais prend aussi une dimension salvatrice dans l’affrontement entre Yôji et Sachiko, évoquant leur retour à la vie et l’épanouissement de leur sexualité – on ne passera pas à côté des symboles aussi nombreux que flagrants (tentative de castration, formes phalliques). Mais une réelle libération est-elle seulement possible ?

Sous des dehors de film romantico-déjanté, Meatball Machine abrite une grande noirceur et s’achève de manière très ironique, l’émotion faisant vite place à un humour grotesque, oui, mais surtout grinçant.

meatball-machine-03Meatball Machine s’impose donc comme une bonne petite surprise témoignant de l’audace jouissive et de l’inventivité débordante du cinéma indépendant nippon. En plus de la satisfaction de découvrir un film formellement soigné, revoir de nos jours, à l’ère du numérique, un déluge d’effets spéciaux artisanaux dans la veine du The Thing de Carpenter fait franchement plaisir. Inspirés des design sophistiqués de Keita Amamiya, ces effets ainsi que les maquillages sont signés Yoshihiro Nishimura, le réalisateur de Tokyo Gore Police, qui a déjà œuvré sous différentes casquettes auprès de Sono Sion (sur Suicide Club et Strange Circus, par exemple).

Le même Yoshihiro Nishimura réalisera même une variation de dix minutes intitulée Meatball Machine: Reject of Death, un court totalement allumé disponible sur cette édition DVD et dans lequel on découvre, dans le rôle de l’une des victimes, un certain Takashi Shimizu…

Elodie Leroy

Article publié sur Filmsactu.com le 29 avril 2008

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