Critique : ‘Noriko’s Dinner Table’, de Sono Sion

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Présentée sous la double appellation de Noriko’s Dinner Table et Suicide Club 0 sur le présent coffret (ndlr: Kubik Video), et titrée Requiem pour Noriko lors de sa projection à l’Etrange Festival en 2006, cette nouvelle expérimentation signée Sono Sion ne saurait se résumer à une séquelle de Suicide Club puisque les deux récits se chevauchent.

L’histoire est celle de Noriko (Kazue Fukiishi), une adolescente introvertie de 17 ans qui vit avec ses parents et sa sœur cadette dans une petite bourgade sans histoire. Incapable d’exprimer son mal-être à ses proches, elle profite d’une panne nocturne d’électricité pour prendre ses affaires et tout plaquer derrière elle. Elle se rend alors à Tokyo pour rejoindre Kumiko (Tsugumi), une fille qu’elle a connue sur Internet sous le pseudo de Gare Ueno 54. Cette dernière l’introduit auprès de sa famille, que Noriko perçoit immédiatement comme idyllique. Mais les apparences sont parfois trompeuses. Sans le savoir, la jeune fille a mis le pied dans un business qu’elle est loin de soupçonner. De son côté, sa sœur Yûka (Yuriko Yoshitaka) la croit mêlée au suicide des 54 jeunes filles de Shinjuku et décide de retrouver sa trace, laissant quelques indices à leur père Tetsuzo (Ken Mitsuishi). Ayant perdu ses deux filles, celui-ci laisse son travail derrière lui afin de mener l’enquête.

Après avoir exploré la thématique du suicide chez les adolescents, Sono Sion s’attaque cette fois directement à la source de la construction sociale d’une majorité d’êtres humains, à savoir la cellule familiale. Le suicide collectif des 54 collégiennes de Suicide Club, auquel Noriko se retrouve indirectement liée, ne forme qu’une toile de fond et ne constitue en aucun cas le cœur de l’intrigue de Noriko’s Dinner Table, bien que le film donne un sens nouveau à l’événement. Les clins d’œil sont toutefois légion et l’on s’amusera bien à les relever tout au long de ces 2h40 de film qui passent à toute allure.

> Lire la critique de Suicide Clud, de Sono Sion

Divisé en cinq chapitres, le récit brise la linéarité et la chronologie de la narration pour jouer alternativement sur différents points de vue. L’omniprésence des voix-off crée une sorte d’intimité avec les personnages tout en creusant d’emblée une distance entre leur vécu et la réalité dite objective. Une réalité qui s’apparente à un jeu de rôles dès lors que Noriko réalise le fossé qui la sépare de son père, dont le métier consiste justement à photographier des tranches de vie pour les présenter de manière idéalisée. Le jeu de rôles s’exprime pleinement à travers le concept de famille à louer venant pointer du doigt le désert affectif dans lequel chacun évolue. Le discours corrosif sur la famille s’accompagne d’un propos incisif sur les échanges virtuels, un thème déjà évoqué dans Suicide Club mais exploré ici avec encore plus d’acuité.

Étouffée par l’existence, Noriko a enfin l’impression de s’exprimer librement sur un forum où elle prend le pseudo de Mitsuko. Si ce phénomène est devenu monnaie courante chez les jeunes et toute personne rencontrant des difficultés de communication, Noriko’s Dinner Table pousse la démarche encore plus loin puisque la jeune fille décide de tirer un trait sur son passé pour devenir bel et bien Mitsuko – sorte de renaissance dont l’obscurité provoquée par la coupure de courant s’avère génératrice. Troubles de l’identité, manipulation mentale, relations humaines assimilées à une comédie, Noriko’s Dinner Table dynamite la famille japonaise et questionne les fondements même de l’individu, sur le plan social comme psychologique.

Sur la durée, le personnage le plus intriguant n’est pas Noriko mais plutôt son inspiratrice Kumiko, la seule véritable orpheline dont le passé trouble évoque celui des personnages du roman Les Bébés de la Consigne Automatique (Ryû Murakami).

Ceux qui reprochent à Suicide Club de s’égarer dans des considérations accessoires verront dans ce drame familial si singulier soit-il davantage d’unité narrative. Ce qui ne signifie pas que Noriko’s Dinner Table ne réserve pas quelques moments de folie, Sono Sion montrant une fois encore son goût pour la violence surréaliste (comme dans ce passage où une jeune fille accepte de mourir pour jouer son rôle, mais ce faisant continue à bavarder) ou pour l’alliance entre les sentiments extrêmes et les effusions de sang à outrance, ces dernières prenant une dimension allégorique évidente. On se demande parfois s’il faut prendre les scènes auxquelles on assiste au sérieux, mais ce doute s’avère finalement en accord parfait avec le propos du film – cela dit, le même doute nous traversera l’esprit dans un film comme Strange Circus.

Le cercle de l’histoire tordue de Noriko se referme à travers un final particulièrement éprouvant, dans une explosion sanglante d’émotions contradictoires, d’une violence frisant l’absurde.

Elodie Leroy

Article publié sur Filmsactu.com le 16 avril 2008

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