Critique : ‘Nouvelle Cuisine’, de Fruit Chan

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D’abord présenté sous forme de court métrage dans le film à sketches Trois Extrêmes, Nouvelle Cuisine s’imposait sans mal comme le plus intéressant des trois segments du point de vue du contenu. Fruit Chan en a fait un long métrage qui arrive dans les salles obscures françaises le 1er février 2006. Si le court abordait déjà le phénomène du jeunisme dans nos sociétés de consommation, il ne s’agissait que d’un avant-goût de ce que Fruit Chan explore à travers cette œuvre riche et intelligente qui utilise l’horreur pour bousculer certains tabous.

Une ancienne star de Hong Kong, Madame Ching Lee (Miriam Yeung), choisit de faire appel aux services d’une énigmatique cuisinière (Bai Ling) dont les raviolis auraient le pouvoir de rajeunir quiconque les mange. Prête à tout pour être belle, espérant reconquérir son mari (Tony Leung Kar-Fai) qui la trompe, Ching Lee décide de tenter l’expérience. Mais qui sait ce que cache cette mystérieuse recette… Voir Fruit Chan au générique d’un film horrifique a de quoi surprendre. Reconnu entre autres pour sa trilogie consacrée à la Rétrocession (Made in Hong Kong, The Longest Summer et Little Cheung), le réalisateur nous avait davantage habitués à des drames sociaux et le film de genre semblait lui être depuis longtemps devenu étranger. Pourtant, Nouvelle Cuisine porte bel et bien l’empreinte de son auteur qui utilise ici habilement le fantastique et l’horreur pour aborder des thématiques étroitement liées aux dérives de notre monde moderne. Il faut dire que l’histoire n’a pas été écrite par n’importe qui puisque la scénariste n’est autre que l’écrivaine Lilian Lee, à qui l’on doit le livre et le scénario de Adieu Ma Concubine (adapté par Chen Kaige), mais aussi les scénarii de chef d’œuvres tels que Green Snake (Tsui Hark) et Rouge (Stanley Kwan).

A travers la quête de jeunesse poursuivie par Ching Lee (Miriam Yeung), Nouvelle Cuisine dénonce bien entendu le culte de la beauté et de la perfection. Ce phénomène universel et intemporel prend actuellement des proportions inquiétantes puisque certains vont jusqu’à porter atteinte à leur propre corps pour parvenir à leurs fins, ce dont atteste largement la prolifération de certaines pilules miracles et surtout le recours grandissant à la chirurgie esthétique. Mais derrière ce jeunisme que Fruit Chan montre du doigt, c’est aussi une certaine idée de l’être humain et plus particulièrement de la femme qui est visée. Enfermée dans son obsession de la beauté extérieure, Ching Lee croit voir son identité et sa sexualité menacées dès lors que sa première ride apparaît. De là à y voir un risque de mort sociale, il n’y a qu’un pas : que deviendra-t-elle sans sa beauté, elle qui n’a rien d’autre pour combler le vide de son quotidien et pour se sentir digne d’intérêt ?

Faire du personnage principal une ancienne actrice s’avère malheureusement pertinent, quand on connaît les difficultés que rencontrent les comédiennes de l’ex-colonie britannique pour obtenir des rôles dès lors qu’elles ont passé l’âge de trente ans. Connue auparavant pour ses qualités de comique, Miriam Yeung (Love Undercover) s’impose immédiatement comme un excellent choix dans ce contre-emploi, se prêtant sans demi-mesure au jeu et composant un personnage sombre, peu engageant et surtout extrêmement pathétique.

A travers une esthétique soignée créatrice d’une atmosphère à la fois sensuelle et glauque et que l’on doit en partie au directeur de la photographie Christopher Doyle, Nouvelle Cuisine développe un univers presque entièrement féminin que Fruit Chan filme sans jamais céder à la facilité du racoleur. Sous une apparente beauté, c’est une réalité sordide qui se tapit, celle des actes parfois répugnants pratiqués dans l’unique but de rester belle, un contraste illustré par les raviolis de Mei (Bai Ling), un met appétissant qui cache le pire. Les femmes se transmettent des secrets, s’empoisonnent, se mutilent, et cela dans un seul et unique but : plaire.

Grâce à un grand soin accordé aux sons, qui allient judicieusement les plaintes graves et les aigus lancinants, la tension monte chaque fois que le voile se lève sur les moyens employés pour conserver cette beauté tant recherchée. L’utilisation récurrente de gros plans sur les plats qui s’entrechoquent ou sur le hachoir de Mei fait aussi ressortir l’extrême brutalité de cet univers féminin. Le réalisateur brise ainsi d’une certaine manière les idées reçues sur la féminité que l’inconscient collectif assimile volontiers à la douceur et à la maternité. Ici, la douceur renferme une violence contenue et la maternité engendre le cannibalisme. La violence latente de Ching Lee est non seulement alimentée par sa condition peu enviable mais aussi par ses frustrations, sexuelles notamment.

Forte de son aura de magicienne, la mystérieuse Mei incarne aux yeux de Ching Lee deux notions contradictoires : elle est le dernier espoir de Ching Lee dans sa lutte contre le cours naturel de la vie, mais peut-être aussi la menace ultime d’achever sa mise à mort sociale. D’une présence étonnante dans ce film, l’actrice Bai Ling (Red Corner, Anna et le Roi, The Crow) met son charisme naturel au service de ce personnage qui affiche ouvertement une liberté provocante. Le mari sera bien sûr l’enjeu symbolique de leur affrontement sexuel. A ce titre, la rencontre de ce dernier avec Mei donne lieu à ce qui restera très certainement l’une des séquences les plus marquantes du film. Dans cette scène monumentale, l’érotisme se mêle à la bestialité avec un réalisme rare qui doit beaucoup aux performances des deux comédiens – car on peut bel et bien parler ici de performances d’acteurs. Plus développé que dans le court métrage, le mari (Tony Leung Kar-Fai) s’avère nourrir exactement la même angoisse de vieillir que sa femme, même si les manifestations en sont différentes. Sa névrose se traduit par une utilisation obsessionnelle de ses instruments de pouvoir social, le sexe et l’argent, aux dépens de la première venue qui sera assez stupide pour se rendre dépendante de lui. Mais l’homme moderne a lui aussi ses petits secrets (allusion au viagra ?) et celui-ci consomme régulièrement un produit somme toute pas très éloigné des raviolis de Mei…

L’exploration par Fruit Chan de cette société malade ne s’arrête pas là puisque l’auteur aborde aussi à travers Nouvelle Cuisine des sujets qui fâchent, comme la perpétuation des avortements clandestins mais aussi des avortements sélectifs en fonction du sexe. Ce fléau qui touche particulièrement la Chine mais aussi d’autres pays d’Asie (allant parfois jusqu’à entraîner un déséquilibre démographique mettant en danger l’avenir de certaines régions) atteste de la valeur accordée dès la naissance à chaque sexe, un drame qui n’est pas prêt de s’achever. Fruit Chan n’hésite pas à citer explicitement la politique de l’enfant unique, dont les conséquences dramatiques ne sont plus à prouver. Mei est aussi régulièrement montrée passant la frontière afin se réapprovisionner dans les quartiers pauvres du continent, même s’il ne faut pas toujours aller chercher si loin puisque Hong Kong comporte aussi son lot de très jeunes filles victimes de viol. Ce sont ici les riches qui dévorent la chair des pauvres et les femmes mariées qui dévorent les adolescentes paumées pour pallier leurs angoisses et leur peur de la mort.

Nouvelle Cuisine n’épargne personne dans sa dénonciation des dérives du monde moderne. Fruit Chan explore avec pessimisme les errances de ces personnages déconnectés de la vie à travers cette œuvre intelligente dont la dimension horrifique a quelque chose d’envoûtant. Nouvelle Cuisine est tout simplement un petit chef d’œuvre du cinéma fantastique, et du cinéma tout court.

Elodie Leroy

Article publié sur DVDRama.com le 5 janvier 2006

> Lire l’interview de Fruit Chan, réalisateur de Nouvelle Cuisine

> Lire l’interview de Bai Ling, actrice dans Nouvelle Cuisine

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