Critique : ‘Nuages d’été’, de Mikio Naruse

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Avec Nuages d’été, Mikio Naruse se penche sur les souffrances de la paysannerie japonaise, à l’époque où celle-ci est agitée de bouleversements irrémédiables qui augurent d’un exode rural massif. Prenant pour sujet une très large famille de paysans frappée de plein fouet par le phénomène, le cinéaste en profite pour mêler à son propos une véritable critique du modèle familial traditionnel japonais, encore très prégnant dans les campagnes à l’époque, et source de bien des malheurs pour les individus. Plus que jamais, c’est un monde à deux vitesses qui nous est dépeint dans ce film empreint de réalisme et tourné vers la modernité.

Le journaliste Okawa se rend dans la banlieue rurale de Tokyo pour y interroger les paysans au sujet des répercussions de la récente réforme agraire qui les dépossèdent peu à peu de leurs terres. Il sympathise avec Yae, une veuve de guerre dont la famille est directement concernée par cette tragédie. En effet, les trois fils de son frère Wasuke ne semblent pas avoir l’intention de reprendre les affaires familiales, convaincus qu’ils sont que leur avenir se situe désormais à la ville et non à la campagne. Elle-même titillée par un fort désir d’émancipation, Yae entreprend toutefois, avec le concours d’Okawa, d’aider son frère à marier ses fils…

Les deux univers coexistent au sein de cette famille banale en pleine désagrégation, ne serait-ce qu’à travers l’opposition des personnages emblématiques de Yae (Chikage Awashima) et de son frère aîné Wasuke (Ganjiro Nakamura) : alors que la première regarde devant elle et cherche à s’adapter avec le sourire aux changements qui affectent son quotidien, le second se raccroche à une conception désuète de la famille et de la société, et par conséquent de la place des individus en leur sein.

Aux yeux du vieil homme, les mariages ne sont prétextes qu’à des alliances de territoires et au rapatriement de main d’œuvre féminine. Si sa première femme a été chassée de la famille à son insu par la volonté de son propre père parce qu’elle n’était pas assez « performante » dans le travail agraire, il n’est pas dit qu’il ne commette pas la même erreur avec les futures épouses de sa progéniture. De son côté, Yae redécouvre sa liberté par la force des choses – son veuvage et le départ de sa belle-mère pour la ville – et entend mener sa vie comme elle l’entend, n’en déplaise à Wasuke qui se moque d’elle dans son dos. Le désarroi progressif du fier patriarche de Nuages d’été, contraint de voir son autorité s’émousser tandis que son monde s’écroule avec la vente imminente de ses terres, émeut d’autant plus qu’il n’est que la conséquence d’un mouvement global qui n’est pas négatif en soi.

Outre Yae, les trois fils de Wasuke sont les premiers bénéficiaires de cette évolution inéluctable, même si rien ne semble jouer en leur faveur au début du film. Shin (Hiroshi Tachikawa) a déjà sauté le pas en poursuivant des études et en décrochant un poste dans une banque à Tokyo. Hatsuji (Keiju Kobayashi) pose encore problème puisqu’il n’est toujours pas marié à 28 ans mais Yae et le journaliste Okawa (Isao Kimura) s’occupent de lui dénicher l’épouse idéale. Quant au dernier, Wasuke compte le marier à sa cousine Hamako (Kumi Mizuno), décrétant à ce titre que celle-ci doit incessamment renoncer à ses études car il est impensable qu’une jeune fille diplômée épouse un paysan sans éducation. Là encore, rien n’est joué d’avance tant le vieil homme reste aveugle à la sourde résistance qui anime la jeune génération pétrie de rêves nouveaux.

Le réalisateur ne néglige personne et surtout pas les femmes, pour lesquelles ces profonds bouleversements représentent la promesse d’un avenir enfin libéré des contraintes d’une vie d’effacement au fin fond de l’arrière-cuisine. Suivant l’exemple de l’une de ses amies citadines, Yae entreprend ainsi d’apprendre à conduire, tout en entretenant sans complexe une liaison avec un homme marié. Un comportement encore impensable quelques années plus tôt.

Mikio Naruse égrène ces messages par petites touches, tissant avec soin les destinées de chacun au milieu de cet énorme ensemble familial aux ramifications complexes. Nuages d’été est tourné en Scope et en couleur, ce dont le cinéaste tire un très beau parti en multipliant les cadres amples en extérieur, embrassant l’immensité des champs avec la même virtuosité que celle avec laquelle il saisit habituellement les infimes hésitations de ses personnages dans les espaces confinés. Un beau film à l’écoute de son temps.

Caroline Leroy

Article publié sur DVDRama.com le 23 octobre 2006 (test DVD du coffret Mikio Naruse sorti par Wild Side Vidéo en 2006)

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