Critique : ‘Nuages flottants’, de Mikio Naruse

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Considéré comme le chef d’œuvre de Mikio Naruse, Nuages flottants est adapté de l’un des romans phares de la romancière Fumiko Hayashi. Le film eut un grand retentissement à sa sortie au Japon, dans les années 50, et continue de ravir par la puissance émotionnelle qu’il dégage sans jamais verser un tant soit peu dans le mélodrame. Et pourtant, il y avait matière à se fourvoyer, en dépit de la qualité du roman d’origine. Le cinéaste s’éloigne en effet de la chronique familiale qui constitue le cœur de son œuvre pour nous conter la passion dévorante d’une jeune femme pour un homme fuyant qui ne la mérite pas. Son souci perpétuel de réalisme, sa capacité à coller au plus près des sentiments des protagonistes et son refus de toute condamnation hâtive à leur égard contribuent à faire de Nuages flottants un long métrage exceptionnel et intemporel.

nuages_flottants_05La Deuxième Guerre Mondiale s’est achevée depuis un an et Yukiko vient tout juste de rentrer à Tokyo après avoir passé plusieurs années en Indochine française. Le souvenir de sa liaison enflammée avec le fonctionnaire Tomioka continue de la poursuivre et elle entreprend dès son arrivée de renouer avec lui. Mais l’homme ne semble plus disposé à laisser refleurir les belles années et lui annonce sans ambages qu’il n’a plus l’intention de quitter sa femme. Alors que le Japon est plongé dans le chaos de l’après-guerre, Yukiko est acculée à survivre seule, avec pour unique espoir de parvenir à renouer avec Tomioka, qu’elle aime passionnément…

Si la passion constitue le moteur de l’acharnement dont fait preuve Yukiko (Hideko Takamine), elle ne s’exprimera véritablement qu’en flash-back, lors des intermèdes indochinois qui ponctuent le début du film. La quête de la jeune femme est celle du bonheur immaculé qui lui a échappé malgré elle. Alors qu’elle a encore toute la vie devant elle, elle décide de tout entreprendre pour retrouver cet état de béatitude complet dont les réminiscences la soutiennent dans les moments les plus difficiles de sa vie.

Tomioka (Masayuki Mori), au contraire, se complaît déjà dans la résignation, préférant vivoter ici et là plutôt que de rassembler son énergie afin de reconstruire quelque chose. Nuages flottants s’ouvre donc sur un refus, celui qu’oppose Tomioka à Yukiko quelques heures après leurs retrouvailles.

A partir de là, le film s’articule autour d’un perpétuel mouvement de va-et-vient de l’un vers l’autre, tandis que chacun voit son existence partir en déliquescence au fil des mois puis des années. Si Yukiko apparaît comme demandeuse dans cette relation tumultueuse et sans cesse ré-ébauchée, l’attitude de Tomioka n’en demeure pas moins extrêmement ambiguë en dépit de sa lâcheté avérée, puisqu’il se réfugie chez elle à la moindre contrariété, comme s’il renouait avec son seul véritable foyer.

Qui dit passion dit tragédie et Nuages flottants ne fait pas exception. Malgré tout, c’est une impression de chaleur qui émane de ce film au rythme lancinant, situé dans le quotidien morne de deux laissés pour compte. Le flamboyant personnage de Yukiko est interprété par la lumineuse et fascinante Hideko Takamine qui, à l’instar de Setsuko Hara dans Le Repas, lui insuffle une vigoureuse modernité doublée d’une sensibilité infiniment touchante. A travers le regard de cette femme, où se mêlent subtilement tendresse, ironie et espoir, le personnage a priori irrécupérable de Tomioka, impeccablement joué par Masayuki Mori, apparaît soudain étonnamment humain et vulnérable.

Évitant toute dramatisation intempestive et jouant comme à son habitude sur la douceur des clairs-obscurs, Mikio Naruse nous donne à contempler les soubresauts qui agitent ce couple enchaîné par la fatalité, et ce jusqu’à l’issue finale de toute beauté.

Caroline Leroy

Article publié sur DVDRama.com le 23 octobre 2006 (test DVD du coffret Mikio Naruse sorti par Wild Side Vidéo en 2006)

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