Critique : ‘Perhaps Love’, de Peter Chan

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Tentative louable de Peter Chan pour faire exister le genre de la comédie musicale hollywoodienne à Hong Kong, Perhaps Love manque de souffle et échoue à transcender son sujet. De l’amour, on n’en sent jamais vraiment entre les personnages de Zhou Xun et Takeshi Kaneshiro, dont les affres amoureux nous sont pourtant assénés tout au long du film. Restent quelques beaux moments assurés par l’incomparable Jacky Cheung, seul à tirer son épingle de ce jeu assez vain.

Quand un cinéaste de Hong Kong s’essaie au genre très codifié de la comédie musicale, cela donne Perhaps Love, film réalisé et produit par Peter Chan dont le goût prononcé pour les expériences variées n’est plus à prouver. Très porté sur les sentiments contrariés au travers d’histoires d’amour qui ne se finissent pas toujours très bien, le réalisateur ne déroge pas à la règle et met en scène dans ce long métrage luxueux un triangle amoureux trituré de désaccords et de contradictions. Au centre, une femme, Sun Na (Zhou Xun), prise entre deux hommes, Lin Jiang-Dong (Takeshi Kaneshiro) et Nie Wen (Jacky Cheung), dont on ne sait jusqu’à la dernière minute si elle aime l’un ou l’autre, les deux ou bien aucun d’entre eux. Un schéma classique pour un film que l’on aurait aimé plus audacieux en retour. Pétri de bonnes intentions, traversé de quelques fulgurances, Perhaps Love ne possède pas un seul instant la folie et la puissance d’un Moulin Rouge! sur lequel il lorgne pourtant à plusieurs reprises.

perhaps_love_05Les raisons de ce résultat en demi-teinte sont multiples. Perhaps Love est indéniablement un film soigné, à plusieurs niveaux. La photographie est très belle, ce qui n’a rien d’étonnant lorsque l’on sait que Peter Chan s’est assuré les services de deux des plus grands directeurs photo d’Asie, Peter Pau et Christopher Doyle. Les séquences dansées et chantées comme les moments plus intimistes sont ainsi constamment rehaussés par le soin et la cohérence accordés à l’ensemble sur le plan visuel. Avec un tel atout, la mise en scène se devait d’être au diapason, de même que la bande-originale, deux clés de la réussite d’une comédie musicale. Et c’est sur ces deux points, mais pas seulement, que le bât blesse.

Les chorégraphies de Farah Khan peinent à laisser deviner leur ampleur tant la caméra colle de près les comédiens, sans jamais ou presque (le climax fait exception) décoller à la verticale quand on aurait tellement aimé sentir les protagonistes s’emparer de tout l’espace. Quant aux chansons, elles s’avèrent de qualité inégale tout au long du film. Si l’on excepte le morceau que chantent les prostituées dans la ruelle en tournant autour de Zhou Xun et Takeshi Kaneshiro, les seuls moments musicaux réussis sont ceux de Jacky Cheung, dont la voix incroyable colle littéralement des frissons à chacune de ses interventions. Ces considérations mènent tout naturellement aux deux autres soucis majeurs de Perhaps Love, sans doute les plus délicats de tous, à savoir l’écriture des personnages et le choix des acteurs principaux.

perhaps_love_01Perhaps Love bénéficie de toute évidence d’un casting en or. La star chinoise Zhou Xun (Suzhou River, Balzac et la petite tailleuse chinoise) était l’interprète idéale pour le rôle de la fière Sun Na, retenue dans son ascension par l’égoïsme de deux hommes aussi étouffants l’un que l’autre. Mais le caractère basique des enjeux qui animent son personnage (aimer et être aimée, ou renoncer à l’amour pour mener une carrière) ne nous offre peu de chance de prendre la mesure de son talent. Elle ne semble jamais épanouie dans la peau de cette femme qui avait pourtant tout pour être flamboyante. Le fait est que Sun Na n’existe qu’à travers les histoires d’amour qui la lient à Lin et Nie. Si sa relation avec Nie possède une certaine intensité, celle qu’elle partage avec Lin n’émeut jamais un seul instant ; or elle occupe tout de même la majeure partie du film. Non seulement on n’a jamais l’impression que ces deux-là se sont déjà aimé tant les flash-backs exposant leur rencontre puis leur tentative de vie commune n’ont aucun intérêt, mais aucune alchimie ne se dégage du couple Zhou Xun / Takeshi Kaneshiro.

Au contraire, alors que les longues années qu’elle a passées aux côtés de Nie sont à peine mentionnées et jamais étayées du moindre flash-back, la force de leur relation est palpable tout comme les conflits intérieurs qui les torturent chacun de leur côté. Autrement dit, la principale histoire d’amour de Perhaps Love n’est peut-être pas celle que l’on croit.

Il faut dire que Takeshi Kaneshiro ne brille pas précisément dans ce rôle pourtant écrit sur mesure pour son image d’éternel romantique. Cela dit, mis à part dans le charmant Tempting Hearts, la romance n’a jamais été le fort de l’acteur et Peter Chan ne lui offre guère de chance de faire mieux que Johnnie To avec l’infâme Turn Left, Turn Right. Le personnage de Lin est tellement mou, insipide et narcissique (il passe son temps à se regarder se lamenter sur son sort) qu’il en devient rapidement horripilant voire odieux – ce que Kaneshiro ne fait rien pour arranger en arborant un air perpétuellement plaintif.

perhaps_love_06A partir de là, il ne reste plus qu’à s’intéresser à Jacky Cheung, le vrai point fort de Perhaps Love. De Nie, il fait le seul véritable personnage tragique du trio, le seul aussi à évoluer d’un point de vue dramatique durant les scènes musicales du film. En quelques scènes, quelques gestes et quelques regards, il donne à ressentir son personnage mieux que les deux autres acteurs réunis. Là où Peter Chan atteint son but, c’est lorsqu’il ne permet à Nie de ne s’exprimer pleinement que lors des scènes chantées – et Jacky Cheung chante divinement bien. Le contraste entre le calme du personnage lors de ses échanges privés avec Sun Ma et la violence de ses sentiments sur scène fait d’un seul coup avancer le film tout entier d’un cran significatif.

La plus belle scène reste bien sûr le climax dans les airs, tandis que Nie et Sun Ma sont suspendus à des trapèzes, bel exemple de l’ambiguïté de ce personnage dont la vie se confond avec ses prestations publiques. Malgré un temps de présence réduit à l’écran eu égard à ses deux partenaires, Jacky Cheung incarne et de loin le rôle le plus profond de Perhaps Love, le seul au contact duquel Sun Na acquiert elle aussi de la consistance. Pour lui, le film mérite d’être vu.

Caroline Leroy

Article publié sur DVDRama.com le 21 novembre 2006

> Lire notre interview du réalisateur Peter Chan

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