Critique : ‘Postman Blues’, de Sabu

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Deuxième film de l’acteur et réalisateur Sabu – de son vrai nom Hiroyuki Tanaka –, Postman Blues préfigure déjà clairement les thèmes chers à l’auteur, repris voire poussés de manière encore plus radicale dans Drive (2002) ou The Blessing Bell (2002) : un héros apparemment effacé, englué dans un quotidien terne, qui va se trouver confronté à l’irruption de personnages hauts en couleur et de situations inattendues ; l’enchaînement des événements va le conduire à effectuer malgré lui un véritable voyage initiatique vers l’épanouissement de soi.

Sawaki est un facteur consciencieux. Un soir, alors qu’il doit délivrer l’un de ses derniers courriers, il tombe sur l’un de ses anciens amis, Noguchi. Ce dernier est devenu yakuza et vient juste de se trancher le petit doigt. Sans qu’aucun des deux hommes ne s’aperçoive de rien, le doigt coupé glisse par hasard de la table et tombe dans la sacoche de Sawaki. Sawaki s’en va mais les policiers qui surveillent Noguchi le prennent aussitôt pour un pourvoyeur de drogue camouflé en facteur…

postman_blues_01Le héros de Postman Blues, Sawaki (Shi’Ichi Tsutsumi), nous est introduit dans le décor triste de son travail, au milieu du bruit assourdissant des trieuses de courrier. A 33 ans, il est anesthésié par la routine et désespérément seul. Sa rencontre avec son ancien ami Noguchi (Keisuke Horibe) va bouleverser son petit univers : Noguchi se dit fier d’être devenu yakuza car il vit aussi intensément qu’à ses vingt ans.

C’est en rentrant de chez Noguchi que Sawaki, après quelques bières, se met à ouvrir les enveloppes qui traînent dans sa sacoche pour le lendemain matin, et finit par tomber sur une lettre qui l’émeut et l’intrigue. Une certaine Sayako (Kyoko Toyama) en est l’auteure, et Sawaki ne tarde pas à apprendre qu’elle vit à l’hôpital car elle est atteinte d’un cancer en phase terminale. De fil en aiguille, Sawaki se lie avec la jeune femme, et rencontre du même coup un tueur à gages nommé Jo (Ren Osugi), lui aussi hospitalisé pour un cancer.

Contre toute attente, le film bascule alors dans le burlesque avec un flash-back sur la carrière de Jo et sa participation au concours du « Roi des Tueurs », manifestation où l’on croise aussi bien des clones de Jean Reno dans Léon que de Lin Ching Hsia dans Chungking Express. En parallèle, toute la police se mobilise autour du cas Sawaki, le soupçonnant d’être un dangereux criminel du fait de ses relations avec Noguchi et Jo, ce qui nous vaut pléthore de situations hilarantes, comme le moment où le chef de la police convoque un profiler pour démontrer en quoi Sawaki est le prototype même du « schizophrène paranoïaque dangereux » ! L’action est aussi au rendez-vous puisque le film nous réserve une course poursuite à vélo vertigineuse dans les rues de Tokyo.

L’escalade dans les méprises sur les moindres faits et gestes de Sawaki contribue à donner une bien piètre image de la police japonaise, tandis que les malfrats nous sont présentés sous un jour sympathique. Pourtant, Sabu ne verse pas dans le manichéisme car il réserve le même sort à la mafia qu’à la police.

postman_blues_07Ce qui l’intéresse, ce sont les individus minés par la solitude et ignorés de la société, tels que Sawaki, transparent aux yeux de ses collègues et réduit à un uniforme dans la rue, Sayako sur le point de mourir dans un hôpital, sans famille, ou encore Jo le tueur has-been, qui fond en larmes en se remémorant sa vie pathétique. Le film nous offre ici et là de très belles scènes empreintes d’une émotion pudique, où l’on sent le regard plein de tendresse que Sabu porte sur ses personnages.

Premier film de Sabu à être sorti au cinéma en France, Postman Blues est une œuvre attachante qui vaut largement le détour.

Caroline Leroy

Article publié sur DVDRama.com le 11 février 2005

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