Critique : ‘Réincarnation’, de Takashi Shimizu

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Sous des apparences de banal film de fantômes japonais, Réincarnation trompe son monde avec une habileté machiavélique, les deux premiers tiers ne constituant qu’une préparation à un climax captivant, à la fois très noir et particulièrement ludique. Ne serait-ce que pour la révélation finale, l’attente en vaut largement la chandelle. Une belle surprise qui prouve que Takashi Shimizu a su garder sa liberté artistique et qu’il a décidément plus d’un tour dans son sac.

Initiée par Takashige Ichise, le producteur de Ring, Ju-On et Dark Water, la série « Jap’Horror » s’apparente à une sorte de Masters of Horror à la japonaise, à ceci près qu’elle est destinée à sortir en salles et non en vidéo. La série était inaugurée en 2004 par Norio Tsuruta (Ring 0) et son film Premonition, suivi la même année de Masayuki Ochiai (Tales of the Unusual) avec Infection.

Avec les trois nouveaux films de fantômes qui sortiront au MK2 Bibliothèque entre le 29 août et le 12 septembre 2007, Takashige Ichise élève d’un cran significatif le niveau de la série puisqu’il fait coup sur coup appel aux trois acteurs les plus déterminants du renouveau du cinéma d’horreur japonais. Kiyoshi Kurosawa tout d’abord, qui faisait sensation avec Cure en 1997, et qui signe ici Rétribution ; Hideo Nakata, le réalisateur de Ring (1998), qui présente cette fois un film d’époque, Kaidan ; et enfin Takashi Shimizu, à qui l’on doit Ju-On et ses multiples déclinaisons, et qui nous revient avec Réincarnation. Tous trois ont en commun d’avoir vu leurs films faire l’objet de remakes aux Etats-Unis, quand ils ne sont pas allés refaire eux-mêmes leurs propres films sur place.

REINCARNATION (2005)
Un film de Takashi Shimizu
Avec Kippei Shiina, Yûka, Karina, Tetta, Sugimoto, Shun Oguri

On pensait que Takashi Shimizu n’en finirait jamais avec la saga Ju-On, devenue The Grudge aux Etats-Unis, et qu’il déclinerait à l’infini un concept qui semble commercialement inépuisable. Cependant, le cinéaste manifestait déjà dès l’année 2004 avec Marebito une liberté artistique étonnante. L’année d’après, entre deux opus américains de The Grudge, il revient dans son pays natal pour tourner Réincarnation, une autre de ses fantaisies, moins radicale et moins fauchée que Marebito mais se jouant une fois de plus des codes du cinéma d’horreur pour emprunter des sentiers imprévisibles.

> Lire la critique de Rétribution de Kiyoshi Kurosawa

Pourtant, sur le papier, RéincarnationRinne en japonais – n’a pas de quoi emballer les foules. A l’heure où l’on reproche au cinéma d’épouvante japonais de tourner en rond, le cinéaste pose les bases de son histoire en reprenant rigoureusement tous les clichés du genre. C’est à se demander s’il ne le fait pas exprès. Le film plante ainsi son décor principalement dans un hôtel où un terrible événement est survenu dans le passé, à savoir le meurtre par le maître des lieux de toute sa famille et de plusieurs clients. Décidément chez Shimizu, quand papa pique sa crise, on obtient un tueur fou furieux qui trucide femme et enfants au couteau, et au passage tous les malheureux qui ont la malchance de croiser son chemin. Cela dit, tout cela n’est quand même pas sans rappeler le pitch du mythique Shining. Pour l’originalité du contexte, on repassera.

L’action s’intéresse donc à Nagisa Sugiura (Yûka), une actrice en herbe recrutée pour incarner le rôle principal d’un film retraçant ce fait divers. A l’approche des répétitions, qui se déroulent précisément dans l’hôtel en question, la jeune femme est assaillie par des visions surnaturelles qui se matérialisent par les apparitions d’une petite fille au regard (et aux cheveux) noir. Pouvait-on trouver plus banal ? Shimizu aurait-il décidé de se payer la tête de son public ? La réponse est à la fois oui et non.

En effet, si la première heure de Réincarnation s’avère classique et inoffensive, mais déjà efficacement imprégnée d’une atmosphère étrange, elle ne constitue qu’une longue préparation au dénouement. C’est d’ailleurs avec une habileté machiavélique que le scénario trompe son monde en menant vers de fausses pistes, comme pour démontrer au spectateur à quel point il a pris l’habitude d’effectuer ses déductions de manière mécanique, pour s’achever dans un final monumental.

Quand les fantômes du passé réclament leur dû, tout est permis, les enjeux karmiques prenant volontiers le dessus sur les notions de réalité ou de temporalité. Takashi Shimizu se fait maître du temps et du récit pour induire la confusion, et pour ce faire, opère une véritable fusion entre le fond et la forme. Déjà dans Marebito, son cauchemar éveillé lovecraftien, le cinéaste explorait la mise en abîme du cinéma en montant en parallèle les images filmées et la vidéo réalisée par un personnage principal complètement barré. Réincarnation va plus loin en mêlant le « réel », les images tournées dans le film à différentes époques et les souvenirs des personnages, pour un résultat passionnant à décrypter. Le film use et abuse de l’alternance entre les différents supports pellicule mais aussi entre les décors réels et fabriqués, voire les maquettes, faisant au passage un emploi judicieux car discret des effets spéciaux numériques.

Le caractère joyeusement roublard du film autorise Shimizu à faire de multiples clins d’œil, au Shining de Kubrick bien sûr (les apparitions dans le dédale de couloirs, la chambre à éviter à tout prix) mais aussi aux zombies de Romero, ou encore aux Poupées de Stuart Gordon. Pour couronner le tout, le concept donne lieu à quelques fulgurance poétiques, tandis que le compositeur Kenji Kawai ajoute une touche bis particulièrement bien sentie à travers un thème musical entêtant car d’une simplicité enfantine. Très fort.

Elodie Leroy

Article publié sur Filmsactu.com le 1er octobre 2007

> Lire la critique de Kaidan de Hideo Nakata

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