Critique: ‘Roaring Currents’ de Kim Han Min, avec Choi Min Sik

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Depuis sa sortie le 30 juillet 2014, le film The Admiral: Roaring Currents de Kim Han Min, avec Choi Min Sik dans le rôle de l’Amiral Yi, a pulvérisé le record d’entrées en Corée du Sud en attirant 17 millions de spectateurs dans les salles obscures. Il coiffait au poteau Avatar de James Cameron, qui détenait jusqu’à présent le score le plus élevé avec 13,3 millions de spectateurs*. Nous avons vu Roaring Currents au Festival du Film Coréen à Paris, qui s’est déroulé du 28 octobre au 4 novembre dernier au cinéma Le Publicis, et nous avons été scotchées. Il n’est pas difficile de comprendre les raisons d’un tel triomphe au box-office en découvrant cette superproduction titanesque qui s’achève par l’une des batailles les plus impressionnantes vues sur un grand écran.
Autant vous dire que sur le terrain des blockbusters, Hollywood n’a qu’à bien se tenir !

Le réalisateur Kim Han Min, dont il s’agit du quatrième long métrage, avait déjà attiré notre attention en 2011 avec War of the Arrows, incroyable film d’action plantant également son décor sous l’ère Joseon. Doté d’une mise en scène énergique et immersive, War of the Arrows construisait son intrigue autour d’une course-poursuite au rythme effréné, d’une intensité comparable à la chasse à l’homme d’Apocalypto (Mel Gibson). Rien que ça. Trois ans plus tard, Kim Han Min remet le couvert avec un second film d’époque, pour orchestrer la mythique Bataille de Myeong Nyang. Survenue en 1597, cette bataille navale doit sa célébrité à l’exploit de son leader, l’Amiral Yi Sun Sin (parfois écrit Lee Soon Shin), qui parvint à repousser avec une poignée de bateaux une armée japonaise dont l’arsenal s’élevait à plus de trois cent vaisseaux militaires. Le triomphe de David sur Goliath. Aujourd’hui encore, l’Amiral Yi demeure une icône indémodable dont l’aura transcende les générations. Sa statue trône sur la place de Gwanghwamun à Séoul.

admiral-roaring-currents-01Avec Roaring Currents, le réalisateur Kim Han Min va droit au but en nous plongeant directement à la veille de la bataille. Plutôt que de surcharger la mise en place de considérations politiques, la première heure introductive s’attache à saisir l’ambiance apocalyptique qui précède le combat en dépeignant l’état d’esprit des différents protagonistes, qu’il s’agisse des Coréens qui sont littéralement au bout du rouleau et en proie à des guerres intestines, ou des Japonais, au sommet de leur puissance mais devant eux aussi composer avec des luttes de pouvoir en interne. Tandis que les forces japonaises organisent leur offensive de choc, le dernier bateau-tortue (immense navire de guerre) des Coréens brûle des suites d’un incendie déclenché par un traître. L’Amiral comprend alors que ses chances de repousser l’invasion japonaise sont infimes.
Comment faire face, avec seulement douze navires et des militaires désespérés au point de devenir fous, aux trois cent trente bateaux de guerre annoncés par ses espions ? En observant les courants marins, l’Amiral imagine une tactique de la dernière chance…

Cette tactique, nous nous en délectons tout au long de la deuxième heure de bobine, entièrement consacrée à la bataille navale qui décida du sort de toute une population. Rarement un film aura permis de comprendre avec autant d’acuité les différentes phases d’un affrontement à grande échelle, avec son lot de pièges tendus par chaque camp à son ennemi. D’un réalisme à couper le souffle, cette scène titanesque enchaîne les plans vertigineux, entre les bateaux qui s’entrechoquent et tourbillonnent dans les courants marins, les Japonais qui fondent sur le bateau de l’adversaire tels des pirates, les mêlées de soldats enragés transperçant les corps ennemis de leur lames tranchantes, le tout ponctué de plans séquences fabuleux… On n’avait pas vu à l’écran bataille si féroce depuis The Warlords de Peter Chan… A ceci près que celle-ci s’étale sur plus d’une heure de métrage !

admiral-roaring-currents-03La mise en scène, d’une précision chirurgicale, est soutenue par une direction artistique somptueuse et une photographie d’une netteté et d’une homogénéité ahurissantes compte tenu du défi technique et artistique que représentent à la fois les affrontements au corps à corps et les plans d’ensemble. Une mise en scène qui permet d’ailleurs de suivre aussi bien la bataille dans sa globalité que le parcours de chaque personnage individuellement.

Mais le tour de force de Kim Han Min réside aussi dans sa capacité à donner vie à des personnages consistants et humains au milieu de ce déchaînement de violence guerrière. Cette touche d’humanité était loin d’être acquise puisque Roaring Currents s’intéresse à un fait d’armes, la bataille de Myeong Nyang, et rien qu’à celui-ci, et ne retrace pas la vie des personnages. Le réalisateur semble avoir compris la nécessité d’installer des enjeux dramatiques simples, au contraire de John Woo avec son ambitieux Red Cliff, qui noyait le poisson dans un imbroglio politique incompréhensible et pompeux. Roaring Currents n’est donc pas d’un biopic de l’Amiral Yi, dont le passé affectif est tout juste suggéré par des échanges poétique avec son fils, et prend d’ailleurs davantage la forme d’un film d’action que d’un film historique.

C’est précisément cette présence d’humanité évitant les dérives lacrymales qui apporte à Roaring Currents sa dimension grandiose et en fait une expérience mémorable. Il faut dire que le cinéaste peut se reposer entièrement sur son acteur principal, l’excellent Choi Min Sik (Old Boy), pour imaginer de manière crédible l’état émotionnel de son personnage. L’acteur aborde ce dernier avec humilité et délivre une prestation tout en sobriété pour incarner cet homme de guerre affaibli par la maladie mais d’une force mentale hors du commun.

admiral-roaring-currents-02Choi Min Sik est secondé par un casting impeccable : on retrouve Ryu Seung Ryong, déjà vu en méchant charismatique dans War of the Arrows, mais aussi une pelletée d’acteurs de dramas parmi lesquels No Min Woo (God’s Gift – 14 Days, My Girlfriend is a Gumiho), qui apporte une touche de glamour très manga dans le rôle de l’assassin Haru, ou encore Ryohei Otani (Gunman in Joseon, Gu Family Book), décidément voué à incarner le bon Japonais de service. Enfin, pour l’anecdote amusante, Jin Goo côtoie à nouveau la chanteuse Lee Jung Hyun après le music vidéo de V (clip qui était signé Park Chan Wook et Park Chan Kyung).

Ceux qui ont voyagé à Séoul auront remarqué, vers la fin du film, que Choi Min Sik prend le temps de quelques secondes de bobine la posture de la célèbre statue de la place Gwanghwamun. Toutefois, le réalisateur ne souligne pas cette image par un réel effet de mise en scène. Ce choix reflète bien l’esprit de Roaring Currents : inutile d’encombrer le récit d’un didactisme ou d’un symbolisme trop pesant, puisque l’Amiral Yi est déjà une légende dans l’esprit et le cœur des Coréens.

Elodie Leroy

*Source : The Hollywood Reporter

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