Critique : ‘Sakuran’, de Mika Ninagawa

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Avec Sakuran, peinture rock et sensible à la fois du monde feutré des Oiran, Mika Ninagawa fait une entrée remarquée dans le paysage cinématographique japonais, affirmant une patte très personnelle dès les premières images. Dominé par la personnalité hors du commun de son actrice principale, Anna Tsuchiya, le film n’est pas exempt de défauts – le dernier tiers tire un peu en longueur – mais son énergie, sa sincérité et l’audace de son approche artistique en font un spectacle unique et incroyablement chaleureux.

Sakuran est le premier long métrage de Mika Ninagawa, célèbre photographe et fille du grand metteur en scène de théâtre et réalisateur Yukio Ninagawa. Coïncidence ou non, le film n’est pas sans évoquer, dans son concept comme dans sa démesure visuelle, le flamboyant Marie-Antoinette de Sofia Coppola, une autre « fille de » qui a fait bien du chemin depuis ses premiers pas de cinéaste.

Adapté du manga de Moyoco Anno, Sakuran conte le destin hors norme d’une jeune courtisane cloîtrée à l’intérieur des murs d’une prison dorée, et dont le seul rêve est celui de la liberté. Le sujet peut légitimement donner l’impression d’avoir été maintes fois traité, ne serait-ce que dans le cinéma japonais où les histoires tournant autour de la condition des geishas et des prostituées sont légion. Pourtant, et ce n’est pas la moindre de ses qualités, la réalisatrice parvient à porter sur ce thème un regard neuf, inédit même, tout en livrant une œuvre étonnamment divertissante.

La première particularité de Sakuran tient au point de vue adopté tout au long du l’intrigue, celui de Kiyoha (Anna Tsuchiya), jeune femme lucide aussi espiègle que désabusée dont on suit l’évolution du statut de simple Kamuro à celui d’Oiran vedette, adulée de tous. Non pas que les longs métrages japonais ayant traité des prostituées en maison close par le passé n’aient jamais été centrés sur une femme en particulier. Mais Kiyoha – qui changera de nom en cours de route pour s’appeler Higurashi, son nom d’Oiran – a ceci de différent qu’elle s’impose plus qu’une autre comme le seul et unique sujet du film, au point d’en devenir la narratrice de temps à autre en prenant à témoin le spectateur.

sakuran_06La singularité de cette héroïne que d’autres auraient fatalement rendue tragique, se laisse entrevoir dès le prologue lorsque, alignée avec les autres prostituées le long des murs de la salle à l’intérieur de laquelle toutes attendent d’être choisies par un client, elle semble dominer du regard l’intérieur comme l’extérieur de ce lieu pourtant délimité par des barreaux. Cette présence, on la doit à la fois aux parti-pris de réalisation de Mika Ninagawa et au charisme désinvolte de l’actrice principale, Anna Tsuchiya, sans laquelle Sakuran ne serait pas ce qu’il est. A partir de ce personnage fort, souvent arrogant, qui n’en oublie toutefois jamais d’être vulnérable le moment venu, la réalisatrice déploie un univers coloré, séduisant, sensuel, en évitant miraculeusement les clichés du genre.

La rivalité féminine inévitable entre les prétendantes à la célébrité éphémère qu’offre le statut d’Oiran n’est pas au centre du film, Kiyoha ayant davantage maille à partir avec ses généreux clients, eux aussi dépeints de manière nuancée. Sakuran dénonce certes à sa façon la condition de ces prostituées, mais la métaphore des poissons rouges enfermés dans leur bocal – qui revient comme un leitmotiv du début à la fin du film – concerne les femmes en général : préservées du monde depuis l’enfance, celles-ci ne sont autorisées à quitter le « giron familial » (ici la maison close) qu’au moment où un homme aura la bonté de les prendre sous son aile. Or c’est précisément ce que rejette notre héroïne farouche, qui souhaite vivre sa vie par elle-même, quitte à se tromper et à souffrir.

sakuran_02A ce titre, les toutes dernières minutes de Sakuran sont non seulement superbes mais aussi parfaitement subversives à l’intérieur de ce contexte symbole d’oppression. L’air de rien, Mika Ninagawa va jusqu’au bout de son idée, avec la même détermination que son personnage principal atypique.

Oscillant avec naturel entre légèreté et gravité, Sakuran se savoure comme un spectacle de tous les instants, pour les yeux comme pour les oreilles. Les talents de photographe de Mika Ninagawa transforment nombre de plans en de purs tableaux dont les associations de couleurs surprennent et ravissent à la fois, toujours merveilleusement associées à la partition riche et entraînante de Ringo Shiina : rien que le générique d’ouverture, succession de plans choisis aux couleurs extraordinaires sublimée par une mélodie vibrante, suffit à coller de véritables frissons. La direction artistique de Namiko Iwaki est irréprochable et participe à conférer au long métrage une identité visuelle unique, immédiatement reconnaissable.

Si ces extravagances sensorielles sont la plupart du temps mises au service du personnage de Kiyoha, de ses humeurs et de ses rêves, les autres protagonistes ne sont pas pour autant oubliés. Sakuran nous réserve d’ailleurs un casting masculin de tout premier choix, de Masanobu Ando à Masatoshi Nagase en passant par Kippei Shiina et le jeune Hiroki Narimiya. Au final, Sakuran souffre seulement d’un dernier tiers un peu moins énergique et convaincant, un défaut que l’on pardonnera tant les derniers instants nous laissent sur un nuage.

Caroline Leroy

Article publié sur Filmsactu.com le 12 août 2008

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