Critique : ‘Sanjurô’, de Akira Kurosawa

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Réalisé par Akira Kurosawa en 1962, le film japonais Sanjurô se présente comme un cocktail détonnant d’aventures, de comédie et d’action. L’acteur Toshirô Mifune y reprend le rôle très populaire du rônin désinvolte « Sanjurô des camélias » (Tsubaki Sanjurô). Avec Sanjurô, Akira Kurosawa signe un film plein d’humour et d’ironie, dont la légèreté revendiquée ne saurait occulter la coutumière amertume du réalisateur à l’égard des éternelles faiblesses humaines.

Neuf samouraïs inexpérimentés dirigés par le jeune Iori Izaka se mettent en tête de déjouer le complot fomenté par les membres corrompus du gouvernement en place. Mais un mystérieux rônin du nom de Sanjurô les enjoint à réfléchir plus posément avant d’agir. D’abord choqués par ses mauvaises manières, les samouraïs finissent par prêter une oreille plus attentive à ses conseils, en particulier lorsqu’ils apprennent que le chambellan, qui est aussi l’oncle d’Izaka, est accusé à tort de détournement de fonds et emprisonné dans un lieu secret. Avec l’aide de Sanjurô, ils vont tout tenter pour le délivrer…

sanjuro05Suite à l’énorme succès de Yôjimbo en 1961, les producteurs de la Toho demandent à Akira Kurosawa d’en tourner une suite. C’est chose faite dès l’année suivante avec Sanjurô. Comme celle du précédent film, l’intrigue de Sanjurô s’articule autour des rivalités de deux groupes d’hommes entre lesquels navigue un électron libre aux intentions floues, à ceci près que la lutte paraît a priori opposer deux conceptions du monde, l’une juste et l’autre mauvaise, quand les deux clans étaient aussi mauvais l’un que l’autre dans le premier film. Les bons, ce sont ces jeunes samouraïs solennellement réunis autour d’une bougie en pleine nuit, échafaudant secrètement leurs nobles plans visant à éradiquer la corruption du monde politique.

Pourtant, à peine leur réunion achevée, leur enthousiasme est broyé net par l’irruption dans la pièce d’un individu peu amène dont on devine qu’il a tout entendu, tapi dans l’obscurité : en quelques minutes, le temps de démonter point par point leur stratégie, Sanjurô (Toshirô Mifune) les réduit sous nos yeux du statut de courageux défenseurs de la justice à celui de gamins irresponsables et écervelés. Incapables de lire entre les lignes, ils se jettent la tête la première dans chaque nouveau piège tendu par leurs adversaires, au point que leur étourderie s’affirme peu à peu comme l’un des principaux motifs comiques du film. Perçus à travers le regard désabusé du rônin compatissant, les apprentis héros semblent irrécupérables en dépit de toute leur bonne volonté, à commencer par leur naïf chef Izaka (Yuzo Kayama).

sanjuro07Quant aux « méchants » de l’histoire, ils ne valent guère mieux, cloîtrés dans une salle à attendre que leurs hommes fassent tout le travail. Seule exception à la règle : Hanbei Muroto (Tatsuya Nakadai), le bras droit du gouverneur Kikui (Masao Shimizu), que Sanjurô affrontera au cours d’un duel mythique. Sans doute parce que les deux personnages ne sont en réalité que les deux facettes d’un même homme.Et si Muroto a commis l’erreur de faire confiance à Sanjurô, c’est tout à son honneur.

A l’instar de la plupart des héros de jidai-gekiga créés par Kurosawa et interprétés par Toshirô Mifune (Les Sept Samouraïs, La Forteresse Cachée, Yôjimbo, pour ne citer que ceux-là), Sanjurô n’en est précisément un au sens noble du terme. S’il en possède les compétences – c’est un sabreur hors pair – , il est loin d’en afficher les qualités morales incontournables – l’honneur, l’oubli de soi – et n’hésite pas au contraire à avoir recours au mensonge et à la tromperie pour parvenir à ses fins. Puisqu’il est notre point de vue sur l’histoire qui se déroule, comme le montrent ces nombreuses scènes où il nous fait face au premier plan tandis que la ribambelle des jeunes samouraïs gaffeurs à l’arrière-plan s’interrogent sur ses motivations, il ne cesse d’entretenir la distanciation comique à l’égard des événements qui se déroulent comme s’il en maîtrisait le déroulement. Mais c’est paradoxalement l’un des personnages les plus visés par ses moqueries qui va susciter chez l’anti-héros sa plus profonde remise en question.

sanjuro06Lorsque l’épouse du chambellan, qu’il surnomme allègrement « la vieille » dans son dos, lui explique qu' »un bon sabre doit rester dans son fourreau« , Sanjurô se voit pour la première fois mis à l’épreuve au même titre que tous les autres personnages et tourné à son tour en dérision par les propos et l’attitude de cette femme pourtant exclue de l’action proprement dite (elle et sa fille sont ballottées d’un endroit à un autre par les samouraïs menés par Sanjurô afin d’échapper aux manigances de Kikui et sa bande). Une fois de plus, le réalisateur s’amuse à déstabiliser le spectateur en renversant le point de vue qui semblait acquis sur les personnages et sur l’action. De même, les gentils jeunes gens que Sanjurô mène par le bout du nez révèleront de bien bas penchants en doutant de lui à la première ambiguïté quant à son attitude – il se rend en effet chez l’ennemi pour gagner sa confiance – malgré tout ce qu’il vient de faire pour eux.

Sanjurô est une comédie, certes, mais on y retrouve le pessimisme du réalisateur à l’égard des comportements humains changeants et de l’incapacité des hommes à s’unir face à l’adversité. La seule solution pour supporter toute cette bêtise consiste à rire de tout, et le film est effectivement très drôle : entre le manque de discrétion des jeunes samouraïs, auxquels Sanjurô finit par demander d’arrêter « de [le]suivre comme des poussins« , et les interventions du prisonnier incarné par Keiju Kobayashi qui surgit inopinément du placard où il est enfermé pour prodiguer quelques conseils à ses ennemis, les situations comiques parfois à la limite du grotesque ne manquent pas et donnent un peps supplémentaire à un film déjà savamment rythmé.

sanjuro01Et lorsque le drame arrive, c’est avec une facilité déconcertante que l’on reprend son sérieux pour s’immerger dans le véritable enjeu du film, la confrontation de deux choix de vie radicalement opposés, symbolisés par les personnages de Sanjurô et Muroto. Entre celui qui garde foi en la nature humaine tout en raillant ses congénères et celui qui a consciemment décidé de tirer parti de la médiocrité de ces derniers, la frontière est en réalité bien ténue.

Filmé en un long plan-séquence au cours duquel les deux adversaires passent plus de temps à se jauger qu’à se battre, le duel s’achève sur un échange aussi spectaculaire que fulgurant, prouvant s’il en était besoin la capacité qu’avait le réalisateur à se renouveler à chaque nouveau film tout en conservant une extraordinaire cohérence dans son propos. Si cette scène d’anthologie de Sanjurô marqua les esprits à l’époque et continue d’impressionner aujourd’hui, elle clôt le film sur une note d’amertume qui laisse présager du retour à une tonalité très sombre dans les œuvres suivantes du réalisateur.

Caroline Leroy

Article publié sur DVDRama.com le 5 septembre 2006

Sortie du film en DVD le 5 septembre 2006 chez Wild Side Vidéo

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