Critique : ‘Sasori’, de Joe Ma

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Avec Sasori, le réalisateur hongkongais Joe Ma relève avec assurance le défi du remake, martelant dès les premières scènes sa différence avec le film japonais original : Nami Matsushima est peut-être une victime, mais une victime coupable ! Usant et abusant d’effets de style (couleurs, sons, musique) visiblement destinés à nous immerger dans le cauchemar vécu par son héroïne, le réalisateur se complaît à vider sa quête de toute substance, jusqu’à l’absurde. Quant à Miki Mizuno, elle ne soutient pas un seul instant la comparaison avec son modèle Meiko Kaji, et ce malgré une bonne volonté évidente. Toutefois Sasori possède une indéniable qualité, celle de nous donner envie de nous (re)plonger dans la trilogie de Shunya Ito.

Il aura fallu attendre 2008 pour qu’un réalisateur se lance dans un remake de La Femme Scorpion de Shunya Ito. Après l’hommage que lui avait rendu Quentin Tarantino en 2003 avec Kill Bill, le film culte devait forcément passer un jour sur le billard et écoper d’un remake en bonne et due forme. La surprise vient de la présence du Hongkongais Joe Ma à la réalisation, que l’on connaît davantage dans le registre de la comédie (Feel 100%, Love Undercover) que dans celui du drame, et encore moins de l’érotisme. La saga originale, adaptée d’un manga de Tôru Shinohara, se compose de dix films répartis entre 1972 et 1998, et dont les trois premiers volets réalisés par Shunya Ito sont considérés à juste titre (et de loin) comme les plus réussis. Ces longs métrages érotiques japonais appartiennent plus précisément au sous-genre Women in Prison, une catégorie de films d’exploitation datant de la fin des années 60 et ne lésinant pas sur les fantasmes violents de toutes sortes.

Dans l’ensemble, si Sasori se présente comme une coproduction sino-japonaise, l’équipe technique est hongkongaise et le film est tourné en cantonais. De quoi faire un peu peur lorsque l’on repense aux thématiques paradoxalement très féministes et à la puissance visuelle des films de Ito. Car cela fait bien longtemps que le cinéma d’action en provenance de Hong Kong a perdu toute capacité à proposer des scénarios un tant soit peu adultes soutenus par des enjeux dramatiques nuancés — à quelques exceptions près bien sûr. Les lacunes en termes d’écriture des personnages sont générales, mais concernent de manière particulièrement aiguë les femmes, réduites la plupart du temps à de simples figures symboliques et fonctionnelles.

Joe Ma, qui est aussi le scénariste de ce Sasori daté de 2008, parvient-il à relever le défi et à proposer un avatar flamboyant de l’héroïne à jamais immortalisée par Meiko Kaji ?

Les premières images donnent le ton de ce qui constituera l’ambiance visuelle et sonore de Sasori, à savoir des plans ultra-stylisés égrenés sur un rythme assez lent et rehaussés par une composition musicale plutôt atmosphérique. Un parfum de cinéma d’auteur, du moins c’est ce que le réalisateur aimerait nous faire croire à tout prix. Pourquoi pas, s’il a quelque chose à raconter. Le souci est que le scénario s’articule autour d’une invraisemblance pénible à avaler. Dans La Femme Scorpion, Nami Matsushima échouait en prison après avoir été trahie par son petit ami, un flic arriviste qui la sacrifiait sur l’autel d’une promotion ardemment désirée avec la complicité de son chef corrompu.

Avec Sasori, Joe Ma choisit de se démarquer de ce point de départ clair et net pour conférer à Nami (Miki Mizuno) le double rôle de victime et de bourreau. Menacée par des racailles qui s’introduisent on ne sait comment dans le petit nid d’amour qu’elle partage avec son petit ami Hei Tai (Dylan Kuo), elle exécute elle-même le père et la soeur de ce dernier, qui plus est sous les yeux du pauvre garçon. Autant dire que l’on a du mal à comprendre où le réalisateur/scénariste veut en venir, mais une chose est sûre : la charge féministe de La Femme Scorpion est annihilée dès le début de Sasori, conférant aussitôt à ce remake une vanité qui ne fera que se confirmer par la suite.

Que l’on ait vu ou non les films de Shunya Ito, il s’avère très vite difficile de prendre cette version dite « moderne » au sérieux. Le maniérisme de la réalisation de Joe Ma ne fait illusion que durant les premières scènes pour en devenir bientôt assommant de prétention. Miki Mizuno fait ce qu’elle peut mais elle ne possède pas le centième du charisme et de la classe naturelle de Meiko Kaji. Les scènes situées dans la prison restent les plus réussies du film, ponctuées de quelques luttes féminines sauvages durant lesquelles Nami affronte des adversaires retorses.

Passé ce moment, le reste de l’action n’est que grand-guignol flashy et câblé obéissant à un mauvais goût qui laisse pantois. L’absurdité de la quête de Nami ne se fait jamais oublier, notamment lorsqu’elle retrouve Hei Tai, devenu amnésique suite au traumatisme qu’elle lui a fait subir. On le remarque, Joe Ma est parvenu avec son scénario sans queue ni tête à renverser totalement le propos de La Femme Scorpion, qui dénonçait à sa manière la violence machiste. Pour rappel, le premier opus était réalisé en… 1972.

Quant à l’érotisme, que les âmes prudes se rassurent : Sasori n’outrepasse jamais les limites de la bienséance. Non pas qu’on le souhaite, mais ce détail renforce s’il en était besoin le sentiment qui émane de cet ersatz vulgaire et inutile : Sasori n’a rien à dire et n’ose rien.

Caroline Leroy

Article publié sur Filmsactu.com le 16 juillet 2009

 

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