Critique : ‘Shanghai Triad’, de Zhang Yimou

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Réalisé par Zhang Yimou en 1994 par Zhang Yimou, Shanghai Triad met en vedette Gong Li dans un drame sur fond de guerre des triades. Le film partage beaucoup de similitudes avec une autre œuvre célèbre du même réalisateur : Epouses et Concubines (1991), qui révéla l’actrice en Occident. Un personnage issu d’un milieu pauvre (ici le jeune Shuisheng, âgé de 14 ans) est introduit au sein d’une riche famille (le clan mafieux des Tang) afin d’y tenir un rôle très précis (servir Bijou, la maitresse du Patron, jouée par Gong Li). Pour cela, il doit très rapidement faire l’apprentissage des codes et de la hiérarchie très forte qui régissent la maison.

Comme dans Epouses et concubines, le monde extérieur est ici totalement absent du champ de la caméra : que l’on se trouve dans la maison ou sur l’île où se réfugient Tang et son clan pour échapper à son rival, le gros Yu, les protagonistes de Shanghai Triad n’apparaissent à l’écran que lorsque ils pénètrent dans l’espace « familial », celui du Patron Tang. On ne voit rien de Shanghai, dont on ne cesse cependant d’évoquer les délices et les souillures.

La première partie de Shanghai Triad nous est présentée à travers les yeux ébahis du jeune garçon, qui se retrouve malgré lui témoin de diverses scènes sans en saisir la portée. Toute l’action se déroule dans les intérieurs fastueux de la maison Tang, les couleurs sont chaudes, avec une prédominance de rouge (le maquillage et les robes de Bijou, les riches tissus suspendus aux murs).

Au premier abord, ces couleurs chatoyantes semblent rassurantes, comme les sourires échangés par tous les personnages, de Bijou au Patron en passant par les fidèles Zheng et Song. Mais le jour où Shuisheng découvre par hasard une trace de sang par terre au cours d’une nuit de grande agitation, ce rouge devient le rouge de l’enfer : les pas du jeune garçon le mènent à une scène de carnage dans la salle de bain collectif, fruit d’un règlement de compte entre Tang et le gros Yu. La maison Tang n’est plus le paradis des premiers instants, mais une prison étouffante qui cache des secrets minables. Tout n’est que vaine comédie.

La deuxième partie, sur l’île, nous plonge au contraire dans le grand air, avec un basculement cette fois dans les couleurs froides (la plupart des scènes sont nocturnes) même si la liberté que l’on ressent en même temps que les personnages est, une fois de plus, illusoire. Comme la maison, l’île est un endroit fermé, dont les allées et venues sont contrôlées : le Patron a en effet ordonné que toute personne qui entre ou sort de l’île soit exécutée.

Gong Li interprète avec talent la maîtresse du Patron qui, comme les épouses dans Epouses et Concubines – et ce quelque soit leur statut –, semble tout avoir alors qu’elle n’est finalement rien. Elle erre d’ailleurs comme une âme en peine sur l’île quasi déserte, harcelant jour et nuit les deux seules habitantes, une pauvre veuve et sa fille, dans l’espoir d’avoir un peu de compagnie.

Comme dans les précédents films de Zhang Yimou, l’accent est mis sur les relations humaines, en particulier avec la relation d’affection subtile qui finit par se nouer entre son personnage et celui du jeune Shuisheng.

L’originalité et la force de Shanghai Triad, c’est que justement, contrairement à ce qu’indique son titre international, il ne s’agit pas d’un film sur les triades. Les enjeux des mafieux sont uniquement extérieurs, c’est-à-dire hors de la maison et hors de la compréhension des deux protagonistes principaux. L’histoire n’est envisagée que du point de vue des riens du tout : la femme entretenue et le larbin. Ceux-ci évoluent dans ce système absurde où l’on peut être rayé de la surface de la terre du jour au lendemain comme si l’on n’avait jamais existé, juste pour servir les intérêts égoïstes d’untel.

Le titre chinois, Yao a yao yao dao waipo qiao, reprend d’ailleurs la première phrase de la chanson charnière du film, chantée par Bijou et la petite Ah Jiao dans l’un des plus beaux passages du film : un retour à l’innocence qui réunit de façon éphémère les laissés pour compte de cette histoire cruelle. Même s’il ne s’agit pas du meilleur film de Zhang Yimou, Shanghai Triad clôt superbement sa collaboration avec Gong Li.

Caroline Leroy

Article publié sur DVDRama.com le 19 novembre 2004

 

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