Critique : ‘Shinobi’, de Ten Shimoyama

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Adaptation d’un roman populaire japonais, le film Shinobi de Ten Shimoyama est un flamboyant long métrage d’action mâtiné de fantastique, qui réunit à l’écran l’actrice Yukie Nakama et l’acteur Joe Odagiri. Un must pour les amateurs de ninjas !

Japon, 1614. Le shôgun vieillissant Ieyasu Tokugawa décide de rompre la trêve qui empêche les clans Kôga et Iga de s’affronter, l’issue du combat ayant pour but de désigner son successeur parmi les deux héritiers potentiels. Ces redoutables ninjas aux pouvoirs surnaturels, dirigés par Maître Danjô (clan Kôga) et Dame Ogen (clan Iga), se vouent en effet une haine ancestrale. Seuls à refuser de se plier à cette fatalité, leurs petits-enfants et héritiers respectifs, Gennosuke de Kôga et Oboro d’Iga, s’aiment passionnément. Leur amour parviendra-t-il à briser la malédiction et à éviter un nouveau massacre ?

shinobi_02Shinobi est la transposition live moderne du célèbre roman Kouga Ninpôchô (The Kôga Ninja Scrolls en anglais), écrit par Futaro Yamada entre 1958 et 1959. Célèbre, parce qu’il est à l’origine du mythe populaire des ninjas tel qu’il est véhiculé depuis des décennies à travers le cinéma et l’animation – rien que ça. En 2003, soit deux ans après le décès de Yamada, un manga somptueusement illustré par Masaki Segawa revient aux sources de la légende. Il est rapidement suivi d’une transposition animée, la série éponyme Basilisk, dont la production est assurée par les studios Gonzo, et qui fait l’objet d’une diffusion télévisée dès 2005. C’est dans ce contexte que débarque Shinobi dans les salles japonaises, la même année.

En concentrant sur la durée limitée d’un long métrage toute la trame d’une œuvre aussi riche que le roman de Futaro Yamada, le scénariste Kenya Hirata et le réalisateur Ten Shimoyama (St John’s Wort) prenaient le risque de s’embourber dans une succession de scènes d’action éclair et sans âme enchaînant les allées et venues d’innombrables personnages anonymes. Fort heureusement, les deux hommes prennent le parti de simplifier d’emblée la foisonnante galerie d’individus pittoresques du matériau d’origine : des dix Kôga et des dix Iga du roman, que l’on retrouve tous dans la série animée Basilisk, il ne reste que cinq membres de chaque camp, parmi les plus marquants bien entendu.

Loin d’appauvrir l’adaptation en termes de contenu, ce petit nettoyage en règle offre toute latitude au réalisateur pour s’attarder sur les principaux piliers des deux clans, tout en mettant en exergue la tragédie romantique très shakespearienne qui cimente cette belle aventure. Élégance et fluidité, tels sont les maîtres mots de la réussite de Shinobi, depuis la première jusqu’à la dernière scène.

En l’espace de quelques plans aériens et splendides, Ten Shimoyama nous immerge dans les vastes paysages montagneux abritant le monde secret des shinobi, pour nous déposer tout en douceur aux côtés des deux amants maudits dont les décisions scelleront, qu’ils le veuillent ou non, le destin fragile de leurs semblables. Comme suspendue dans le temps, la rencontre muette entre Gennosuke (Joe Odagiri) et Oboro (Yukie Nakama) pourrait résumer à elle seule toute la délicatesse de ce film d’aventures généreux et sensible. Quelques minutes suffisent à Ten Shimoyama pour introduire ses Roméo et Juliette ninjas, au travers d’échanges de regards éloquents, ponctués de silences et de ralentis plein de grâce.

Alors que Basilisk, fidèlement adapté du roman, place clairement le jeune chef des Kôga au premier plan, le réalisateur choisit d’adopter tout au long du film un autre point de vue, ce qui se traduit par de sérieux changements dans les personnalités des deux amants. Joe Odagiri, à des années-lumière de Bijomaru, le personnage d’allumé hilarant qu’il incarne dans Azumi, campe un Gennosuke doux et humble, nettement plus attachant que dans la série. Quant à Yukie Nakama (Ring 0, Gokusen), elle est la vraie révélation du film, auquel elle imprime toute sa noblesse et sa détermination. Leur confrontation passionnée donne tout sa mesure à l’absurdité de la lutte qui oppose les Kôga et les Iga.

Loin de constituer un simple argument esthétique, la mise en valeur exceptionnelle de l’immensité des paysages naturels rappelle à chaque instant à quel point le poids de la fatalité pèse sur les vies des personnages. Là où Red Shadow de Hiroyuki Nakano, autre blockbuster japonais récent mettant en scène des ninjas, échouait lamentablement à intégrer ceux-ci dans les décors hostiles qui façonnent leurs destinées, Shinobi exploite au contraire au maximum les flans vertigineux des montagnes et les recoins traîtres de la forêt pour conférer un vrai souffle à l’action. A partir de là, le réalisateur peut à loisir entrer dans le vif du sujet et révéler les visages et surtout les pouvoirs des guerriers très singuliers qui secondent nos deux héros.

S’appuyant sur une narration limpide et parfaitement rythmée, Shinobi est en effet l’occasion de faire connaissance avec des créatures fantastiques comme seule l’animation avait su les porter à l’écran jusqu’à présent. On pense bien sûr à Ninja Scroll de Yoshiaki Kawajiri, clairement inspiré de l’oeuvre de Futaro Yamada – ne serait-ce qu’à travers le personnage de la femme poison, qui renvoie directement à Kagero. Shinobi doit ainsi énormément au travail formidable réalisé par le dessinateur Akihiro Yamada sur le design des shinobi. Le génial character designer des 12 Royaumes s’est surpassé afin d’offrir à chacun une identité visuelle unique et fascinante. Du noble guerrier immortel (Tenzen) au monstre capable de prendre l’apparence de ses adversaires (Hyoma), de la jeune fille innocente maîtrisant de redoutables papillons (Hotarubi) au sauvage armé de griffes d’acier (Mino Nenki), tous se dévoilent à point nommé devant nos yeux ébahis, leurs entrées en scène participant à relancer le suspense et à faire sensiblement monter l’adrénaline, dès lors que la chasse est engagée.

La palme reviendra tout de même à Tak Sakaguchi (Versus) dans le rôle de l’énigmatique Yashamaru, si beau et si classe qu’on le croirait tout droit sorti d’une case de manga. Ses aptitudes physiques naturelles font des merveilles lors de deux combats formidablement chorégraphiés, face à un Mistuki Koga lui aussi très à l’aise dans son rôle d’excité au grand coeur.

Visiblement inspiré par son sujet, Ten Shimoyama maintient tout du long le parfait équilibre entre action et sentiments, équilibre périlleux s’il en est. Sans pour autant s’orienter vers des délires à la Kitamura, Shinobi s’assume comme un film très fun, servi par des personnages hauts en couleurs et parcouru d’images fortes. Comme ce plan, d’une puissance visuelle incroyable, qui voit Gennosuke s’élancer dans les airs vers la lune immense pour affronter une batterie de ninjas masqués. Un divertissement de haute volée que l’on ne saurait que trop recommander de découvrir au plus vite.

Caroline Leroy

Article publié sur DVDRama.com le 23 avril 2007

> Lire l’interview du réalisateur Ten Shimoyama
> Lire le portrait de l’actrice Yukie Nakama

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