En 1996, un joli petit film mêlant le fantastique, le romantisme et le gore teinté d’une touche gothique est produit au Pays du Matin Calme : Gingko Bed, réalisé par un certain Kang Je-Gyu. Le cinéma coréen ne bénéficie alors d’aucune diffusion en Occident, mais déjà Gingko Bed traverse les frontières pour être projeté à l’occasion de quelques festivals (à Cannes, notamment). Trois ans plus tard, le même Kang Je-Gyu revient avec Shiri, qui deviendra le film emblématique du renouveau du cinéma coréen en plus de passer au rang de classique du thriller d’action.

Redoutable espionne nord-coréenne recherchée par les services secrets en Corée du Sud, Hee réapparaît après plusieurs années d’absence accompagnée d’autres terroristes. Pour l’agent chargé de l’affaire, c’est le début d’une course poursuite sans merci qui aura des retentissements inattendus sur sa vie.

Premier véritable blockbuster coréen, Shiri annonce la couleur dès la première scène qui montre l’entraînement extrêmement barbare des espions nord-coréens, une vision paraît-il basée sur des témoignages véridiques. La suite ne dément pas les premières impressions puisque les scènes d’action s’avèrent extraordinairement maîtrisées, avec des cadrages et des mouvements de caméra dynamiques rehaussés par un montage percutant. On n’avait jamais vu ça en Corée du Sud, industrie jusqu’alors assez modeste ne produisant essentiellement que des mélodrames – en dehors de quelques productions indépendantes, qui avaient elles aussi émergé peu de temps avant puisque le gouvernement avait tout contrôle sur les productions locales avant la démocratisation du pays à partir de 1987.

Si les gunfights, les courses-poursuites (dignes de Kirk Wong) et les cascades frappent immédiatement par le professionnalisme de leur mise en scène, leur raison d’être est avant tout de soutenir l’histoire tragique qui se déroule entre les personnages. Car en plus d’être un polar d’action, Shiri est une histoire d’amour entre une espionne nord-coréenne et un policier sud-coréen.

Interprété par Kim Yun-Jin, que l’on verra quelques années plus tard dans la série Lost, le personnage féminin est abordé avec nuance. Inspirée de Nikita (personnage qui a énormément marqué en Asie, comme on le constatait déjà en 1996 avec le superbe Beyond Hypothermia de Patrick Leung), cette femme d’action se montre en effet aussi humaine dans la vie quotidienne qu’implacable lors de ses missions.

Précisons aussi à cette occasion qu’en plus de sa dimension avant-gardiste en ce qui concerne le personnage féminin (à une époque où le cinéma de Hong Kong redouble de machisme avec la vague Johnnie To), Shiri est aussi le premier film qui montre les Nord-coréens comme des personnages à part entière, ce que le terroriste interprété par le toujours monumental Choi Min-Shik (Old Boy) confirme avec intensité.

Face à eux, on retrouve d’autres têtes connues, à commencer par l’incontournable Han Suk-Gyu (The President’s Last Bang, La 6e Victime), qui trouve comme toujours le ton juste sous les traits du policier et qui est ici accompagné de l’excellent Song Kang Ho (Memories or Murder, JSA, Sympathy for Mr Vengeance) dans le rôle du coéquipier.

Avec ce film d’action aussi émouvant que violent, Kang Je-Gyu est le premier à évoquer explicitement le conflit entre les deux Corées. Loin de se contenter de ce statut de pionnier, le réalisateur aborde de manière inédite la douleur d’un pays déchiré en deux, à travers une histoire d’amour impossible entre un Sud-coréen et une Nord-coréenne.

Kang Je-Gyu ne s’arrêtera pas là puisqu’il réalisera quelques années plus tard Frères de Sang (avec Jang Dong-Gun et Won Bin), impressionnant film de guerre, le premier à mettre en scène la guerre de Corée. Des années après, on constate encore l’énorme impact qu’a eu Shiri sur l’industrie du cinéma coréen, qui lui doit en grande partie son rayonnement actuel. Un must.

Elodie Leroy

Article publié sur DVDRama.com le 23 novembre 2005

> Lire aussi | Interview du réalisateur Kang Je Gyu