Critique : ‘Sky High’, de Ryuhei Kitamura

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La collection Mad Asia revient avec trois titres, deux rééditions (Dragon Rouge et Fantasmes) et un inédit, Sky High de Ryuhei Kitamura. Il s’agit donc du quatrième long métrage du cinéaste sorti chez l’éditeur WE Productions, après Alive, Aragami et Versus Ultimate.

A l’origine de Sky High, il y a le manga éponyme de Tsutomu Takahashi, auteur génial dont Ryuhei Kitamura avait rappelons-le déjà adapté l’excellent Alive en 2002. En plus du film de Kitamura, Sky High a donné lieu à un drama de deux saisons sur le petit écran, le projet consistant notamment à confier pour chaque épisode la réalisation à un cinéaste de renom – un générique prestigieux dans lequel on retrouve bien entendu Ryuhei Kitamura. Fidèle à l’esprit de l’œuvre d’origine, le long métrage qui se présente comme une préquelle à la série fusionne à merveille l’univers sombre de Tsutomu Takahashi avec l’énergie de la mise en scène de Ryuhei Kitamura. Une preuve de plus par ce dernier qu’œuvrer dans le manga live n’empêche pas de faire du cinéma.

Alors qu’il enquête sur une série de meurtres sauvages dont les victimes, toutes des jeunes filles, sont systématiquement retrouvées le cœur arraché, l’inspecteur Kanzaki doit se rendre à l’église pour épouser sa fiancée Mina. Mais au moment de se rendre devant l’autel, cette dernière est attaquée et meurt sous les yeux de son bien-aimé, assassinée par le serial killer. Dans l’au-delà, Mina rencontre Izuko, la Gardienne du Portail des Rancunes. Izuko lui offre le choix entre trois possibilités. La première est d’accepter sa mort et de franchir le portail pour se réincarner. La seconde est de hanter les vivants sous forme de spectre. Enfin, la troisième est de jeter une malédiction mortelle à un vivant, c’est-à-dire de se venger de son meurtrier. Mais si elle tue un vivant, elle passera l’Eternité à souffrir en Enfer. Mina a douze jours pour se décider.

Comme dans la plupart de ses récents métrages, à commencer par Alive, Ryuhei Kitamura soigne tout particulièrement son entrée en matière. Dès les dix premières minutes captivantes de Sky High, on reconnaît immédiatement l’ambiance sonore très spécifique aux films de Kitamura, ne serait-ce qu’à la musique électronique et rythmée qui accompagne judicieusement les images. Un travail sur les sons toujours en parfait accord avec le montage de Shuichi Kakesu, monteur quasi attitré de Kitamura depuis Versus et qui a par ailleurs œuvré sur quelques chefs-d’œuvre de la japanimation (Jin-Roh, Cowboy Bebop – Le Film). Mention spéciale à l’effet produit par le contraste entre le début paisible et solennel de la cérémonie dans l’Eglise et la vision d’horreur de la mariée en contre jour au bout de l’allée, dans sa robe blanche ensanglantée. Ces premières séquences jettent aussi efficacement les bases de l’intrigue : une série de meurtres spectaculaires, une jeune fille assassinée et précipitée dans l’Entre-deux mondes, les trois alternatives possibles. La thématique de départ rappelle bien évidemment celle d’Alive, dont le héros était un condamné à mort qui se voyait lui aussi offrir un choix dont chaque option impliquait un prix à payer.

Sur le plan visuel, si la patte de Kitamura s’avère comme toujours aisément reconnaissable, le goût du cinéaste pour les mouvements de caméra déjantés se voit quelque peu mis en sourdine au profit d’un sens du drame plus prononcé. Débutant par une tragédie cruelle, l’histoire d’amour sans issue de Kanzaki et Mina sert le point de départ à l’intrigue. Loin de constituer un simple prétexte, l’amour se révèle aussi être le moteur des actions du Docteur Kudo (Takao Osawa). Kitamura deviendrait-il plus romantique ? Restons prudent. On attend son récent LoveDeath, aussi adapté d’un manga de Tsutomu Takahashi, pour se prononcer plus avant. Ce qui est sûr, c’est que son cinéma s’est certes assagi depuis le délirant Versus mais reste bourré d’idées et d’énergie, jouant davantage sur les ambiances que sur les effets tape-à-l’œil.

L’une des qualités de Sky High est de parvenir à rendre crédible la co-existence des deux mondes, celui des vivants et celui de l’au-delà. Le second doit sa crédibilité au soin porté à la direction artistique et aux costumes, qui jouent sur la sobriété et la noirceur mais aussi sur une petite touche théâtrale qui jamais ne confine au grand guignol – la tenue de la Gardienne est superbe. L’au-delà conserve ainsi son caractère surnaturel sans pour autant jurer avec le monde réel, les effets spéciaux très réussis se voyant toujours employés à bon escient. Plutôt qu’une connotation religieuse, l’univers décrit dans Sky High possède une portée mythologique qui s’inscrit pleinement dans la mystique japonaise de par ses enjeux karmiques et son absence de mention de Dieu. Si la vision du Démon menaçant de forcer le portail évoque furtivement L’Antre de la Folie, la créature incarnant le Mal semble symboliser davantage la rancune qui gouverne les actions des personnages plutôt qu’une entité à part entière comme c’est le cas dans la vision judéo-chrétienne.

De la même façon que les deux mondes se superposent, le récit permet de suivre en parallèle l’initiation de Mina aux codes qui régissent l’au-delà et l’enquête menée par son fiancé inspecteur. Contrairement à ce dont laisse présager la première heure, c’est bel et bien Mina qui s’avère être la véritable héroïne de Sky High. Passive lors de sa première apparition à l’écran, elle se place ensuite en observatrice impuissante du monde des vivants, pour finir par conquérir progressivement un rôle actif dans l’intrigue et surtout par prendre des responsabilités. Sous forme de spectre puis de gardienne, la jeune femme accomplit un véritable parcours initiatique marqué par une rupture avec toute forme de tutelle (la vie de mariée) et par l’acquisition d’un héritage, lequel se manifeste notamment par la transmission d’une épée par la précédente Izuko (Eiha Shiina, qui terrifiait si bien la gent masculine dans Audition). Son fiancé passe quant à lui progressivement au second plan, ce qui n’est pas forcément un mal compte tenu de la fadeur du personnage.

Pourtant, au final, ce sont étrangement les deux « méchants » qui ressortent le plus. Alors que Kudo ressemble au premier abord au prototype de l’insupportable mégalo riche et cynique, Takao Osawa (Aragami) réussit contre toute attente à lui apporter une certaine épaisseur, en plus de former un duo très sexy avec une Kanae Uotani (une habituée de l’univers de Kitamura) très charismatique dans le rôle de Rei.

Les deux acteurs ont aussi pour qualité de s’imposer comme les plus crédibles dans l’action. Bonne nouvelle, les scènes de combat de Kitamura sont enfin débarrassées du bullet-time et autres effets pénibles à la sauce Matrix que l’on retrouvait à profusion ces dernières années dans les productions asiatiques. Loin d’être au centre du film, les affrontements au sabre de Sky High ne se départissent pas d’un petit côté poseur et ne risquent pas d’enterrer les scènes d’action anthologiques d’Azumi, mais ils remplissent pleinement leur fonction de faire évoluer les personnages et de rythmer efficacement le film. Car en plus d’imprimer son style propre à une œuvre respectant pourtant scrupuleusement l’univers très personnel d’un auteur, Kitamura n’oublie jamais la vocation première de Sky High qui est de divertir. Et il le fait admirablement bien.

Sky High arrive dans les bacs dans un de ces superbes boîtiers métal dont la collection Mad Asia a le secret. Présenté dans un transfert au format respecté 1.85, en 16/9 compatible 4/3, le film bénéficie d’une belle qualité d’image, caractérisée par une définition précise et une palette colorimétrique harmonieuse en dépit de quelques défauts de compression. Ce transfert s’accompagne de deux pistes son en 5.1, en française et en japonais, deux versions qui bénéficient d’une bonne puissance et mettent notamment l’accent sur le caractère environnant de l’ambiance sonore.

Quant aux suppléments, ils nous emmènent notamment sur le tournage au travers d’un petit making of et d’interviews de l’équipe (principalement les comédiens), suivis d’un petit documentaire revenant sur le manga et sur les différentes croyances associées à l’au-delà. L’ensemble est chapitré et dure au total environ 25 minutes.

Elodie Leroy

Article publié sur DVDRama.com le 3 août 2007

> Lire le dossier consacré à la rencontre artistique Ryuhei Kitamura / Tsutomu Takahashi

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