Critique : ‘Suicide Club’, de Sono Sion

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Disponible chez Kubik Vidéo depuis le 2 avril 2008, le coffret DVD de Suicide Club mérite que l’on revienne en détail sur son contenu. D’abord parce que l’auteur des deux films présentés, Sono Sion, s’impose comme l’une des personnalités de cinéaste les plus intéressantes du paysage cinématographique japonais actuel. Ensuite parce que Suicide Club est justement l’œuvre qui l’a révélé aux yeux du public international grâce à son passage remarqué par les festivals. Réalisateur, scénariste, poète, Sono Sion est un esprit indépendant et provocateur dont l’univers mélange violence et poésie à travers des personnages vulnérables, complexes, parfois déjantés. Outre les deux films présentés, on lui doit aussi quelques ovnis tels que Comme dans un Rêve, Hazard ou encore le fascinant Strange Circus.

Retour sur le déjà culte Suicide Club et sur sa préquelle/séquelle Noriko’s Dinner Table (alias Suicide Club 0) que nous aborderons dans l’article suivant.

A travers une enquête tortueuse sur le suicide collectif de 54 collégiennes, Suicide Club emprunte des chemins imprévisibles pour poser une foule de questions sur le Japon d’aujourd’hui et sur la jeunesse actuelle. De par son mélange de violence, de noirceur et d’humour déjanté, ce thriller social tantôt fun tantôt glaçant s’impose à la fois comme une expérience déroutante et comme une œuvre d’une rare intelligence qui renvoie à des questions fondamentales. Autant dire que la réputation de film culte dont le métrage a su s’entourer en quelques années n’est pas usurpée.

suicide_club_02Quand un film débute en pleine gare de Shinjuku par le suicide collectif de 54 collégiennes qui sautent sur la voie en se tenant par la main, projetant des gerbes de sang sur des passants en proie à la panique, on se demande bien dans quel genre d’expérience le réalisateur veut nous embarquer. Que cette séquence choc assortie d’une musique guillerette provoque le malaise, l’horreur ou l’hilarité, ou même tous ces sentiments à la fois, elle a pour mérite de frapper un grand coup et de soulever une multitude d’interrogations. Le mystère s’épaissit lorsque les enquêteurs trouvent un sac de sport dont le contenu n’est autre qu’un assemblage de morceaux de chair provenant manifestement des corps des suicidées. Ou quand l’inspecteur chargé de l‘affaire découvre un site Internet dont l’unique page est faite de points rouges et de points blancs dont l’apparition annonce les suicides juste avant qu’ils ne surviennent. Ces suicides sont-ils réellement des suicides ? S’agit-il d’un fléau lié à une secte ou, pire, d’un simple phénomène de mode ?

Déstabilisant, Suicide Club l’est à plus d’un titre. D’abord parce que le suicide adolescent constitue un problème de société tristement d’actualité au Japon. Ensuite parce que l’enquête policière sur l’affaire de Shinjuku dans le film semble relier celle-ci à d’autres phénomènes on ne peut plus banals, tels que les forums sur le net ou encore le succès sur les ondes d’un groupe musical de gamines surnommé Desert – ou Dessert selon les cas. Le suicide est à la mode, nous dit l’un des personnages. De quoi faire se retourner Durkheim dans sa tombe. Et si, en plus d’être une nouvelle lubie, le suicide ne constituait qu’un moyen parmi d’autres d’échapper aux carcans d’un monde qui annihile l’individu ?

suicide_club_01Tandis que le puzzle se fait de plus en plus complexe, le film adopte sur un ton faussement léger pour emprunter les chemins les plus tortueux et nous plonger dans l’univers de ses personnages, opposant le monde éteint, strict et routinier des adultes, symbolisé par celui de la police, à l’univers vivant et imprévisible mais qui n’en est pas moins formaté des adolescents. Un choc de cultures qui s’exprime aussi dans la forme puisque Suicide Club prend tour à tour des allures de polar, de thriller d’angoisse (la scène de l’hôpital est l’une des plus effrayantes vues dans un film japonais ces dernières années) ou encore de teen movie. Outre l’ouverture du métrage dont Sono Sion ne se lasse pas de nous remontrer régulièrement des images (et il en remettra une couche dans Noriko’s Dinner Table), on citera parmi les séquences les plus impressionnantes celle du toit, qui commence dans la joie et la bonne humeur par une simple discussion entre collégiens, pour maintenir tout du long un véritable suspense quant à savoir qui va finalement se jeter dans le vide.

Jouant sur les ruptures de ton, le film peut au premier abord donner l’impression de manquer de réelle structure. Pourtant, le propos s’avère à y regarder de plus près d’une redoutable cohérence. Et cela même si l’auteur s’autorise quelques digressions, n’hésitant pas à associer au caractère funeste des événements une touche très prononcée d’humour grotesque. Ainsi, aussi subitement que surviennent des scènes de suicide toutes plus gore les unes que les autres, le film se transforme soudain en comédie musicale le temps d’une scène inoubliable rendant ouvertement hommage au Rocky Horror Picture Show dans un style totalement J-Rock (le titre est interprété par Rolly, un chanteur de visual). L’enquête des policiers incarnés par Ryô Ishibashi (Audition) et Masatoshi Nagase (La Servante et le Samouraï, Sakuran) patine, et par conséquent le récit joue sans ménagement avec le spectateur, triturant son esprit comme celui des personnages, avant de retomber sur ses pattes à travers un final impressionnant, presque théâtral et surtout d’une résonance étrangement fondamentale.

L’immense qualité de Suicide Club est non seulement d’aborder des thématiques de fond avec intelligence, mais aussi d’éviter tous les clichés en se gardant d’apporter des réponses définitives à l’énigme des suicides, laissant notre imagination travailler jusqu’au bout, comme si la dernière pièce du puzzle se trouvait en chacun de nous.

Elodie Leroy

Article publié sur Filmsactu.com le 16 avril 2008

> Retrouvez ici la critique de Noriko’s Dinner Table

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