Critique : ‘Syndromes and a Century’, d’Apichatpong Weerasethakul

0

Pas de doute, Syndromes And A Century méritait bien d’être distingué de l’ensemble de la sélection long métrage du Festival du Film Asiatique de Deauville 2007. Couronné du Lotus D’Or, ce nouveau film du réalisateur thaïlandais Apichatpong Weerasethakul se vit comme une expérience unique, captivante, et vient enrichir le mystère qui entoure l’univers d’un réalisateur décidément hors norme. Coup de cœur.

Située dans une petite ville de campagne rappelant le monde dans lequel le réalisateur a grandi, la première partie du film s’attarde sur le quotidien d’une jeune femme médecin dans un hôpital. La seconde partie prend pour décor la ville de Bangkok, où le réalisateur vit aujourd’hui, et s’intéresse cette fois à un médecin dentiste.

syndromes-and-a-century-01Avec Blissfully Yours et Tropical Malady (prix du jury à Cannes en 2004), Apichatpong Weerasethakul imposait déjà son style singulier et fascinait par sa capacité à tirer parti de situations a priori anodines pour installer de manière graduelle une atmosphère fantastique, envoûtante, presque dérangeante.

Syndromes And A Century s’inscrit dans la lignée des deux longs métrages précédents du réalisateur qui puise cette fois son inspiration directement dans ses souvenirs d’enfance. De la même manière, ou presque, que Tropical Malady, Syndromes And A Century s’appuie sur une structure narrative en deux temps pour développer deux récits distincts dont les personnages sont interprétées par les mêmes comédiens. La dichotomie est exploitée de manière encore plus déroutante que dans Tropical Malady, dont on pouvait voir la seconde moitié comme un prolongement mental des tourments engendrés par la première. Au contraire, dans Syndromes And A Century, les deux histoires n’entretiennent résolument aucun lien chronologique et commencent toutes deux par le même entretien d’embauche, à ceci près que le décor passe de la campagne verdoyante à la modernité de Bangkok.

S’agit-il de deux réalités parallèles ? Le réalisateur tente-t-il de démontrer que les choses restent les mêmes quelque soit le contexte dans lesquels les personnages évoluent ? A aucun moment le film ne donnera clairement la réponse, permettant à chacun de laisser libre cours à son imagination.

syndromes-and-a-century-03Impossible à résumer, le scénario de Syndromes And A Century ne se justifie par aucun événement particulier et ne développe pas de trame précise. L’histoire s’appuie uniquement sur le quotidien des personnages dont les principaux, une femme médecin et un dentiste, s’inspirent directement des parents de l’auteur qui a tenté d’imaginer les moments ayant précédé leur rencontre. Les deux portraits s’ébauchent de manière complémentaire entre les deux récits, lesquels prennent des chemins asymétriques pour aboutir à une issue similaire en jouant sur de nombreux effets de rappel. Ces échos se manifestent tantôt de manière évidente au travers de dialogues ou de situations, tantôt de manière subtile par des attitudes corporelles, des éléments du décor ou bien des actions évoquées dans un récit et concrétisées dans l’autre.

Reposant sur une succession de situations a priori banales, le cinéma de Weerasethakul ne saurait toutefois se résumer à une restitution purement naturaliste et distanciée de la vie de tous les jours. C’est au contraire un cinéma qui se vit, qui se ressent, dont chaque détail est susceptible de faire vibrer. Pourtant, à travers le générique du début de Syndromes And A Century, le réalisateur semble vouloir briser le charme en laissant la comédienne Nantarat Sawaddikul intervenir hors champ pour livrer ses impressions après une prise. Étrange ouverture pour un film qui nous aspire par la suite pleinement dans son atmosphère pour nous toucher profondément sans qu’on l’ait vu venir.

syndromes-and-a-century-04 Si la caméra semble entretenir une certaine distance avec les personnages, c’est pour mieux mettre ces derniers en relation avec leur environnement et faire sentir la manière dont celui-ci va influer sur leurs émotions, sans pour autant affecter fondamentalement leur destinée. Au raffinement de la direction de la photographie signée Sayombhu Mukdeeprom (Blissfully Yours, Midnight My Love), qui saisit la beauté dans le naturel, vient s’ajouter un travail remarquable sur les ambiances sonores. L’alliance subtile de la musique et des sons aux images confère ainsi aux passages contemplatifs un caractère véritablement hypnotique – Apichatpong Weerasethakul est sans doute le seul metteur en scène à pouvoir nous scotcher aussi bien en filmant la nature qu’en s’attardant sur l’intérieur d’un tuyau.

Le contraste entre les deux décors qui environnent successivement les personnages évoque bien entendu la classique opposition campagne / ville dont le cinéma thaïlandais est si friand depuis quelques années. Les deux univers hospitaliers décrits révèlent d’ailleurs la coexistence de « cultures » différentes dans un même pays, des mentalités qui se traduisent notamment par des rapports humains plus ou moins directs, une solitude plus ou moins marquée.

Mais au lieu de dépeindre Bangkok comme une broyeuse d’individus comme l’auraient fait nombre de ses compatriotes (Pen-Ek Ratanaruang avec Monrak Transistor, Kongdej Jaturanrasamee avec Midnight My Love), Weerasethakul n’incite à porter aucun jugement sur les modes de vie respectifs et parvient même à insuffler aux décors urbains le même magnétisme qu’aux jardins verdoyants et plein de vie de l’univers campagnard.

syndromes-and-a-century-05Servis par l’extrême naturel des comédiens, à tel point que l’on en vient à oublier qu’il s’agit de personnages fictifs, les deux récits laissent chacun entrevoir quelques personnages pittoresques, tels que le moine qui rêve d’être D.J. ou la femme médecin qui cache une bouteille d’alcool dans une prothèse, et sont ponctués de moments révélant une fantaisie aussi soudaine que réjouissante*, comme ce moment surréaliste où le dentiste entonne une chanson à l’attention de son patient.

Objet non identifié, Syndromes And A Century est de ces œuvres pleine de grâce qui envoûtent et distillent une émotion diffuse. Le plus étonnant est que, passé le trouble qui s’installe inéluctablement pendant la projection, on en ressort avec un sentiment de sérénité, voire d’exaltation, ce qui s’explique notamment par une fin des plus dynamisantes. Décidément à part dans le paysage cinématographique, de Thaïlande ou d’ailleurs, Apichatpong Weerasethakul n’a pas fini de faire parler de lui.

Elodie Leroy

Article publié le 6 avril 2007 sur DVDRama.com

* Update du 3 avril 2015 : cette fantaisie ne sera pas du goût du gouvernement thaïlandais puisque le film sera censuré dans son pays en raison de deux scènes : celle où le moine joue de la guitare et celle où les employés de l’hôpital rient en buvant du whisky…

syndromes-and-a-century-pos

Share.