Critique : ‘Tachiguishi’, de Mamoru Oshii

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Le réalisateur japonais Mamoru Oshii tente une nouvelle expérience avec Tachiguishi, objet cinématographique audacieux situé quelque part entre le cinéma live et l’animation. Si l’idée de raconter l’histoire de l’expansion du fast-food au Japon depuis la fin de la Seconde Guerre Mondiale ne manque pas de charme, l’exercice ne se révèle guère enthousiasmant à la longue, en partie, mais pas seulement, à cause d’un parti de narration aride – une voix off omniprésente – qui finit par désolidariser irrésistiblement le spectateur du propos. C’est au final un sentiment d’ennui quasi insurmontable qui finit par avoir le dessus sur la curiosité suscitée par ce film étrange et tout à fait unique en son genre.

La carrière de Mamoru Oshii, on le sait, ne se résume pas à l’animation et à Ghost in the Shell, le long métrage animé qui fit sa célébrité en Occident dans les années 90. Bien avant Avalon (2001), elle comptait aussi plusieurs films en prises de vue réelles, comme The Red Spectacles (1987) ou Stray Dogs (1991), et c’est donc a priori sans réelle surprise que l’on accueille Tachiguishi, réalisé en 2006 et présenté à l’époque en avant-première à la 62ème Mostra de Venise. Et pourtant, ce mix entre animation et prises de vue réelles ne ressemble pas tout à fait à ce qu’une telle description sous-entend habituellement, au point que même un film aussi déroutant que Mind Game (Masaaki Yuasa) en viendrait presque à donner l’impression d’une rassurante familiarité à côté.

Cinq ans après Avalon, le réalisateur crée avec Tachiguishi, qu’il a entièrement imaginé et écrit, une œuvre que l’on devine très personnelle et qui s’affirme comme aussi intrigante sur le fond que sur la forme. Et à l’instar de toutes les expérimentations jusqu’au-boutistes, elle n’est pas à l’abri de provoquer quelques réticences chez le spectateur décontenancé, qui s’avèrent dans le cas présent de plus en plus lourdes à mesure que les minutes s’égrènent. Qu’est-ce qui est donc passé par la tête de Mamoru Oshii ?

tachiguishi_02Techniquement, Tachiguishi se présente comme un film en 3D à l’intérieur duquel évoluent de vrais acteurs, à ceci près que ces derniers sont en 2D. Les comédiens ne bougent jamais de manière fluide, mais à la façon d’une succession de clichés ou de layouts dont on n’aurait gardé que les poses clés. Lorsqu’ils se retournent, ils sont aussi plats qu’un personnage de Tex Avery écrabouillé par une voiture. Le résultat ressemble à une sorte de collage étrange, parfois en couleur, parfois en noir et blanc, appliqué au beau milieu de décors détaillés aux perspectives soignées. Mais à cela, on s’habitue vite, d’autant que l’esthétique du film est très belle, en particulier la photographie presque monochrome de Keiichi Sakazaki, qui joue habilement sur les zones d’ombre.

tachiguishi_04Plus déconcertant sont le propos et la narration du long métrage. Tachiguishi raconte grosso modo l’histoire du fast-food au Japon depuis la fin de la Seconde Guerre Mondiale, à travers les hauts faits des « écumeurs de gargotes », ces arnaqueurs capables de soutirer des bols de nouille aux restaurateurs sans débourser un sou. Sont évoquées les grandes figures de cette engeance, parmi lesquelles on reconnaîtra non sans amusement le compositeur Kenji Kawai, le président du studio Ghibli et producteur Toshio Suzuki, ou encore l’actrice Mako Hyôdô, entendue dans plusieurs œuvres animées de Oshii et vue dans The Red Spectacles. Le tout est narré en voix off, tantôt à la manière d’un documentaire sérieux, tantôt d’un reportage sportif, par l’excellent Kôichi Yamadera, alias Spike Spiegel dans Cowboy Bebop mais aussi Togusa dans toute la saga Ghost in the Shell.

Cette traversée historique brasse de manière originale les grandes étapes de l’avènement du Japon moderne – le chaos social de l’après-guerre, l’essor économique des années 60 et la généralisation de la société de consommation – tout en s’attardant sur des événements choisis, dont certains sont ancrés dans la réalité historique tandis que d’autres s’avèrent être parfois très fantaisistes (les chiens ne sont bien entendu pas exclus de cette reconstitution). Ce fil de l’intrigue constitue sans conteste la partie la plus intéressante de Tachiguishi. L’humour et l’ironie induits par le sujet apparemment trivial du long métrage et le ton constamment décalé du commentaire font mouche à plus d’une reprise et il n’est pas impossible de se surprendre à sourire.

tachiguishi_05Il n’en va malheureusement pas de même pour les nombreuses scènes de « jeu » qu’elles lient entre elles et qui mettent en scène les écumeurs de gargotes. Trop longues, celles-ci se font plus lourdes et irritantes à mesure que le temps passe, et ce d’autant que l’humour est très loin de fonctionner. Le parti-pris artistique n’y est sans doute pas étranger, mais il n’est pas la seule raison de la distance qui se crée progressivement à l’égard du film. La voix off ne s’interrompant qu’à de rares occasions pour laisser place à quelques dialogues et à un monologue s’étirant sur un interminable plan fixe, il n’est pas possible un seul instant de s’impliquer aux côtés d’un seul personnage. Seule Ogin dite « la renarde aux croquettes » (Mako Hyôdô) éveille un tant soit peu l’intérêt ; mais elle intervient malheureusement vers le début du film. Et même si l’on apprécie d’entendre Kôichi Yamadera, l’omniprésence de la narration finit par créer un sentiment de désagréable monotonie qui achève de nous exclure de Tachiguishi.

Pour ceux qui trouveraient malgré tout l’expérience concluante, sachez que Mamoru Oshii en a écrit une suite, le film live à sketches The Women of Fast Food, réalisé en 2007 par lui-même, Kenji Kamiyama (réalisateur de la série Ghost in the Shell: Stand Alone Complex et sa suite) ou encore Makoto Kamiya (Resident Evil: Degeneration), et dans lequel on retrouve Mako Hyôdô.

Caroline Leroy

Article publié sur Filmsactu.com le 26 janvier 2009

 

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