Critique : ‘The Wig’, de Won Shin Yun

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Initiée par Ringu de Hideo Nakata, la mode des fantômes aux cheveux longs n’a pas fini de faire des émules. A l’époque, Nakata ne faisait que remettre au goût du jour une vision traditionnelle du fantôme déjà visitée dans des classiques tels que Les Contes de la Lune Vague Après La Pluie (Kenji Mizuguchi) ou encore Kwaidan (Masaki Kobayashi). A présent, il semble que l’horreur made in Asia – qu’il s’agisse du Japon, de la Corée du Sud ou encore de la Thaïlande – ne puisse plus se passer de cette représentation qui incarne indéniablement les peurs les plus enfouies reliées à l’obscurité, aux profondeurs et bien entendu au Féminin – autant d’éléments Yin étroitement liés dans la mythologie japonaise.

Su-Hyun et Ji-Hyun, deux sœurs très proches, voient leur vie basculer lorsque la seconde est atteinte d’une leucémie. Entièrement dévouée à sa petite soeur, Su Hyun est un jour victime d’un accident qui lui déchire les cordes vocales et la rend muette. Quelques temps plus tard, il s’avère que Ji-Hyun pourrait peut-être guérir de sa maladie. Pourtant, même si son médecin l’autorise à sortir de l’hôpital, elle ne parvient pas à retrouver goût à la vie. Jusqu’à ce que Su Hyun lui offre une perruque. Le résultat est immédiat : Ji-Hyun se sent à nouveau féminine et retrouve sa joie de vivre. Mais son comportement devient aussi étrangement sadique envers sa soeur, tandis que des personnes de leur entourage trouvent mystérieusement la mort. Su Hyun finit par soupçonner la perruque d’avoir une influence maléfique sur sa sœur…

A la lecture du pitch de The Wig (ou La Perruque) du réalisateur sud-coréen Won Shin-Yun, on croit toucher le fond en matière d’exploitation à outrance d’un concept : la source de la terreur n’est même plus un être humain mais une perruque de longs cheveux noirs. Les cheveux sont à présent personnifiés, doués d’une volonté propre. Pourtant, il serait dommage de se laisser dominer par les préjugés et de passer à côté de The Wig. Plus qu’à un avatar de Ringu ou Ju-On (Takashi Shimizu), ce long métrage plus subtil qu’il n’y paraît est à classer dans le même camp que les quelques perles qui nous ont aidés à garder la foi en ce qui concerne la capacité du cinéma d’horreur asiatique à se renouveler. Des perles telles que Deux Sœurs (Kim Ji-Woon), The Neighbor N°13 (Yasuo Inoue) ou Apparition (Lee Su-Yeon), qui utilisent à bon escient le genre de l’horreur pour nous plonger dans ce qui s’avère être davantage un drame psychologique.

La portée du cadeau que Su-Hyun offre à Ji-Hyun va très loin de la part d’une grande sœur entièrement dévouée à sa cadette, dévouée au point de ne plus vivre pour elle-même. Outre une apparence lui permettant d’affronter le monde extérieur et le regard des autres, Su-Hyun redonne avec cette perruque à sa petite sœur malade une féminité et donc un potentiel de séduction. Ji-Hyun, qui se sentait rabaissée par la maladie et s’en remettait entièrement à Su-Hyun, prend brusquement le dessus sur son aînée, au moment où cette dernière se sent à son tour diminuée par le handicap hautement symbolique créé par son accident. Alors qu’elle reconquiert sa sensualité, empruntant à l’occasion les vêtements de sa sœur sans lui demander son avis, Ji-Hyun se souvient qu’elle a toujours fantasmé sur Ki-Seok, l’ex-fiancé de Su-Hyun. Au centre du triangle amoureux formé par l’homme et les deux jeunes femmes se trouve la perruque. Par le biais de cette dernière s’éveillent les rivalités, les frustrations et les désirs tabous qui animent les personnages. On l’a compris, la perruque a été réalisée à partir des cheveux d’une personne morte. Mais la mémoire et les intentions qu’ils contiennent sont-elles seulement celles du fantôme ? Alternant les points de vue des deux sœurs, The Wig tient autant du thriller fantastique que du drame humain et s’achève dans un final pour le moins surprenant qui bouscule les thématiques habituelles des récents films du genre.

A un scénario captivant et habilement ficelé s’ajoute une mise en scène qui joue sur le pouvoir de la suggestion et entretient avec une efficacité redoutable la tension, tout en s’autorisant quelques montées de violence gore donnant la part belle aux visions répugnantes et aux bruitages organiques (mention spéciale à la scène d’automutilation dans la chambre d’hôpital). Déjà excellente dans Apparition, la jeune et très prometteuse Yu Sun s’investit pleinement dans son personnage (elle s’est rasé la tête pour l’occasion) et délivre une prestation remarquable. Ambiguë à souhait, Ji-Hyun navigue constamment entre une touchante innocence et un sadisme pervers, tandis que sa sœur, elle-même très bien interprétée par Chae Min-Seo, paraît bloquée dans l’expression de ses sentiments.

Avec sa direction de la photographie très fouillée et ses intérieurs dont les papiers peints évoquent parfois les décors de Deux Sœurs, The Wig ne renie pas quelques influences. Les amateurs du genre pourront même déceler quelques références à Candyman dans l’excellente scène de la boîte de nuit (le visage peint sur le mur de l’entrée, la terreur suscitée par les toilettes). Cela dit, The Wig a pour immense qualité de charger chacune de ses séquences horrifiques d’une réelle portée dramatique et réserve des surprises jusqu’à son dénouement, une conclusion qui suggère qu’il y a peut-être plus d’une lecture possible de cette histoire inquiétante, étrange et émouvante. Bonne surprise, donc.

Elodie Leroy

Article publié sur DVDRama.com le 11 mars 2007

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