Critique : ‘Tokyo!’ de Michel Gondry, Leos Carax et Bong Joon Ho

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L’initiative est belle, la réunion des trois cinéastes excitante. Tokyo! est l’occasion pour Michel Gondry, Leos Carax et Bong Joon Ho de proposer librement leur propre vision de la capitale japonaise, avec son lot de joies et de vicissitudes inévitables. Si l’on ne peut pas en vouloir aux trois cinéastes de se concentrer plus volontiers sur son visage le moins reluisant, on attendait davantage d’unité d’un tel projet. La faute à un deuxième segment vulgaire et irritant, Merde de Leos Carax, qui vient briser l’équilibre initié par Michel Gondry et son réussi Interior Design, équilibre que Bong Joon Ho peine à rattraper avec le très intimiste Shaking Tokyo. Une semi-déception dans l’ensemble.

Projet original réunissant trois réalisateurs aux parcours différents, Tokyo! de Michel Gondry, Leos Carax et Bong Joon Ho était présenté en avant première dans le cadre de la sélection Un Certain Regard lors du dernier Festival de Cannes. Si l’entreprise semble apparemment entretenir de grandes similitudes avec la récente œuvre collective Paris, je t’aime et son pendant américain, le prochain New York, I Love You, elle s’en distingue toutefois par le regard particulièrement critique que portent les trois cinéastes « étrangers » sur la mégalopole japonaise. Que ce soit à travers le conte fantastique (Michel Gondry), la farce satirique (Leos Carax) ou la fable onirique (Bong Joon Ho), chacun des trois cinéastes tente, à sa manière, de décrypter le mystère de cette ville – Tokyo – comme de ce pays – le Japon – en tâchant d’en saisir la grandeur comme la décadence.

tokyo_2008_01La tâche est ambitieuse, d’autant que le Japon continue de déclencher – en occident en tout cas – des sentiments extrêmement contrastés, pour la plupart liés à la vision très partielle et partiale que se sont acharnés à en donner les médias depuis qu’il a commencé à représenter une menace économique sérieuse pour nos pays. C’est donc avec une grande curiosité mêlée d’une certaine appréhension que l’on aborde le triptyque Tokyo!… appréhension qui se révèlera malheureusement en partie justifiée.

Tokyo! débute pourtant sous les meilleurs auspices avec Interior Design, court métrage sensible et imaginatif signé Michel Gondry. Avec humour et délicatesse, le réalisateur parvient à nous faire vivre de l’intérieur le récit des déboires d’un sympathique jeune couple fraîchement débarqué dans la capitale japonaise. Résolue à faire carrière à Tokyo, Hiroko (Ayako Fujitani) s’installe provisoirement avec son ami Akira (Ryo Kase), un réalisateur débutant, dans le logement exigu d’une ancienne copine de lycée (Ayumi Ito). Or il s’avère qu’il est au moins aussi difficile de trouver un travail correct sur place qu’un logement simplement décent ; de fil en aiguille, les deux amoureux bien intentionnés finissent par se transformer en squatteurs professionnels.

Si les travaux de réalisateur d’Akira donnent lieu à de savoureuses séquences – la projection de son film au concept délirant devant des professionnels, notamment – Michel Gondry s’intéresse avant tout au personnage déphasé de Hiroko, dont le malaise profond ne se résume pas à la seule difficulté à s’insérer professionnellement dans le décor tokyoïte. Entre chronique sociale, comédie légère et œuvre introspective aux accents surréalistes, Interior Design s’impose et de loin comme le segment le plus riche des trois. Le réalisateur pointe certains travers de la vie dans la mégalopole tels que le chômage, le problème du logement ou encore la superficialité des rapports humains, mais il le fait avec bienveillance, en n’oubliant jamais de s’intéresser avant tout aux personnes elles-mêmes, dans toute leur ambivalence. tokyo_2008_04 On peut en dire autant des intentions de Bong Joon Ho, qui aborde dans Shaking Tokyo le douloureux cas des Hikkikomori avec la volonté affichée de s’immerger dans la vie de Tokyo tout en conservant son point de vue personnel. A l’instar des personnages de Interior Design, les protagonistes de ce troisième et dernier segment sont dépeints avec une tendresse palpable et l’on sent que le réalisateur coréen a eu du plaisir à diriger ses comédiens. Plus intimiste, plus éthéré, plus abstrait que les deux autres courts, Shaking Tokyo se déploie au rythme ralenti de l’existence dépouillée de cet homme (Teruyuki Kagawa, excellent) qui a renoncé à toute vie sociale pour s’enfermer entre les quatre murs de sa propre maison, et dont la triste routine est perturbée le jour où il croise le regard d’une jeune livreuse de pizza (Yû Aoi).

Sans être mémorable – on sent que l’on aura moins de plaisir à revoir celui-ci que celui de Michel Gondry –, le segment se savoure comme une expérience poétique pleine de charme. Bong se contente certes d’effleurer un terrible problème de société en se cantonnant à l’échelle de l’individu, mais à défaut de briller par sa consistance, cette approche apaisée ferait presque figure d’exemple de bon goût comparée à la suffisance qui caractérise le deuxième segment.

Pivot de Tokyo!, Merde de Leos Carax synthétise d’une certaine façon tout ce que le public occidental gavé d’émissions sensationnalistes sur le Japon peut avoir envie d’entendre. Cette divagation déplaisante prend pour prétexte les exactions d’une créature mystérieuse (Denis Lavant) qui, surgissant régulièrement d’une bouche d’égout située en plein centre de Tokyo, s’amuse à bousculer (au sens propre comme au sens figuré) ses tranquilles habitants, allant jusqu’à perpétrer de sanglants attentats à leur encontre au moyen de grenades dénichées par hasard dans les souterrains de la ville. Après être parvenue à l’arrêter, la police fait appel à un avocat français (Jean-François Balmer), seul au monde ou presque à être capable de parler le langage incompréhensible de la « Créature des égouts ».

tokyo_2008_02On l’aura vite compris, cette créature qui dit s’appeler « Merde » n’est autre que la personnification de la mauvaise conscience des Japonais. Les grenades subtilisées se trouvent en réalité au pied d’un monument enfoui dédié à la gloire des soldats japonais ayant œuvré au massacre de Nankin : le message est sans ambiguïté, corroboré juste après par le spectacle atroce des victimes des explosions aveugles joyeusement orchestrées par « Merde ».

Traitée sur le ton de la comédie absurde, cette farce de très mauvais goût prend le contre-pied des deux autres segments en adoptant un point de vue parfaitement extérieur sur les Japonais, qui tous apparaissent soudain comme des extra-terrestres en leur propre pays. Le procès de M. Merde, cet ingénu que l’on nous veut à tout prix nous rendre attachant, est ainsi prétexte à un déferlement de haine censé mettre en lumière le révisionnisme du gouvernement nippon, mais aussi le racisme viscéral de la population locale. Dans cette optique, quoi de mieux en effet que de leur balancer quelques remarques physiques ignobles, toujours sous couvert de comédie, bien entendu… S’il n’y avait que ça. Mais le court métrage entier ne respire que la condescendance.

Alors que l’on se réjouit de retrouver plusieurs visages connus tout au long de Tokyo! (Satoshi Tsumabuki et Nao Omori dans Interior Design, Naoto Takenaka dans Shaking Tokyo), c’est avec un pincement au cœur que l’on regarde l’acteur Renji Ishibashi se prêter au jeu peu glorieux de Merde (il joue le procureur du tribunal), segment si vain, prétentieux, grossier et exaspérant qu’il finit par entamer toute la crédibilité du triptyque.

Caroline Leroy

Article publié sur Filmsactu.com le 3 juin 2008

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