Critique : ‘Tokyo Sonata’, de Kiyoshi Kurosawa

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Si les récents films de Kiyoshi Kurosawa témoignaient d’une inspiration en déclin, Tokyo Sonata apporte un nouveau souffle à sa carrière grâce à un changement radical de registre. Pourtant, le cinéaste continue d’explorer les thèmes de la désagrégation sociale et de la perte de communication entre les êtres, mais il le fait avec une humanité et un humour qu’on ne lui connaissait pas. Entre tranches du quotidien et expérience surréaliste, Tokyo Sonata nous entraîne dans un véritable tourbillon d’émotions qui s’achève par une scène d’une sérénité et d’une beauté inattendues, un moment de cinéma inoubliable porté par le Clair de Lune de Debussy. Sans conteste le plus beau film du réalisateur.

Depuis quelques années, on s’inquiétait de voir l’inspiration de Kiyoshi Kurosawa, l’une des figures de proue du renouveau du cinéma fantastique japonais, s’assécher de films en films. Une impression récemment confortée par Rétribution, film de commande dans lequel l’auteur des monumentaux Cure et Kairo se contentait de reprendre paresseusement ses bonnes vieilles formules, pour délivrer un long métrage honnête mais sans saveur.

Auparavant, Loft annonçait une volonté louable de proposer quelque chose de neuf en mélangeant les genres. Mais à trop vouloir regrouper plusieurs films en un, l’auteur finissait par s’éparpiller au point de perdre le fil de son intrigue, pour un résultat dissonant qui laissait perplexe.

Avec Tokyo Sonata, Kiyoshi Kurosawa prouve qu’il a tourné une page de sa carrière. Exit les ambiances fantastiques et les fantômes évanescents qui ont fait sa renommée à l’international. Le cinéaste fait des débuts brillants dans le drame familial pur et signe tout simplement une œuvre majeure, un événement dans sa filmographie comme le fut Cure il y a une dizaine d’années.

A y bien réfléchir, les fantômes ne sont peut-être pas bien loin. Le spectre qui plane sur la famille Sasaki est celui du mensonge. Mensonge du père qui, remercié par son patron du jour au lendemain, décide de cacher la vérité à son épouse et à leurs deux garçons, quittant chaque matin son domicile en complet veston et déjeunant à la soupe populaire avec un ami qui partage sa condition. Mensonge du fils aîné qui se défile peu à peu du quotidien familial et fomente des plans en cachette pour son avenir. Mensonge du fils cadet, enfant introverti et révolté, qui utilise l’argent de la cantine pour prendre secrètement des cours de piano, contre la volonté de son père.

Construit à la manière d’un film choral, comme pour traduire l’isolement progressif des personnages, Tokyo Sonata met directement en question l’autorité écrasante du père traditionnel japonais. Une autorité qui devient d’autant plus toxique pour toute la famille dès lors que l’homme voit sa confiance en lui vaciller.

De son côté, la mère apparaît de prime abord comme un être constamment soumis aux besoins de ses proches, ne recevant jamais rien en retour, mais s’avère vite être l’élément fort de la famille. Que se passera-t-il si madame décide de profiter de son permis de conduire récemment acquis, symbole de prise de contrôle sur son existence, ou si elle cède au fantasme de l’évasion en tombant dans les bras d’un cambrioleur?

Porté par un regard plein d’empathie, Tokyo Sonata jongle avec le drame et les notes d’humour avec une facilité déconcertante. Une liberté de ton qui surprend de la part d’un cinéaste qui nous avait habitués à une approche résolument distante de l’être humain, voire à une froideur frisant la rigidité, dans ses histoires de fantômes (Kairo, Loft, Rétribution) comme dans ses films disséquant le malaise d’une société gangrenée par la violence ou l’absence de repères (Cure, Jellyfish).

En plus de faire un emploi des gros plans plus généreux qu’à l’accoutumée, Kiyoshi Kurosawa adopte un montage rythmé et une esthétique aux tons chaleureux, même si les couleurs se désaturent progressivement à mesure que les conflits explosent au grand jour et que les masques tombent.

En vérité, les thématiques explorées dans Tokyo Sonata sont loin d’être étrangères à celles des précédents films du cinéaste. Cure et Kairo traitaient déjà de la perte de communication entre des êtres qui se côtoient, une forme de désagrégement social placé sous le signe du meurtre ou du suicide. Dans Tokyo Sonata, c’est la cellule familiale qui est visée et si le regard se veut plus tendre et moins alarmiste, la misère affective et la détresse sourde des personnages ressortent telles des épines douloureuses faisant du quotidien un chemin toujours plus périlleux à parcourir. Lorsque la mère pénètre dans la chambre du fils aîné, elle y découvre l’inscription « frontière » affichée dans un coin de la pièce.

Tokyo Sonata est l’histoire de quatre personnages qui vont franchir une frontière, géographique ou invisible, pour vivre chacun de leur côté une expérience extrême, voire rocambolesque, comme s’il leur était nécessaire de toucher le fond pour affronter leur insécurité. Et peut-être, se retrouver.

Décidément centré sur l’humain, Tokyo Sonata donne la part belle à des acteurs tout simplement magistraux, à commencer par Teruyuki Kagawa et Kyôko Koizumi, formidables dans les rôles des deux parents. Comme dans tout film de Kiyoshi Kurosawa qui se respecte, Kôji Yakusho se voit bien entendu réserver un rôle de choix, celui du cambrioleur plus pathétique et drôle que véritablement inquiétant.

Mais ce que l’on gardera surtout de Tokyo Sonata, c’est son final tout simplement magique sur le Clair de Lune de Debussy. Il est rare qu’un film propose un morceau classique dans son intégralité, avec un tel respect et une telle compréhension de la musique. Un grand moment de cinéma, à la fois bouleversant, magistral et profondément apaisant.

Caroline Leroy

Article publié sur Filmsactu.com le 24 mars 2009

 

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