Critique : ‘Les Trois Royaumes’, de John Woo

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Déception, déception… Quinze ans après les films qui ont fait sa renommée à l’international, que reste-t-il du cinéma de John Woo ? Plus grand-chose si l’on en croit Les Trois Royaumes, cette fresque épique ampoulée qui étale son gros budget 2h25 durant pour ne jamais décoller sur le plan dramatique. Si la direction artistique du film impressionne, John Woo sous-exploite ses comédiens à travers des rôles clichés et ne se rattrape même pas dans les scènes de batailles, pleines d’idées intéressantes mais peu mises en valeur par une réalisation et un montage poussifs. On gardera tout de même à l’esprit qu’il s’agit là d’une version remontée pour le public occidental, ce qui pourrait expliquer bien des choses. Cette version-ci, en tout cas, est d’un ennui à toute épreuve.

Longtemps considéré à juste titre comme le maître de l’action, John Woo s’essaie à présent comme la plupart des grands réalisateurs chinois et hongkongais de sa génération au genre de la fresque guerrière. Une perspective qui laissait présager du meilleur de la part d’un cinéaste dont les polars brillaient justement par un esprit chevaleresque directement emprunté au cinéma de Chang Cheh.

Seulement voilà, les immenses succès qu’ont été les récents films de Zhang Yimou, Feng Xiao-Gang ou encore Peter Chan sont passés par là et ont eu le temps d’imposer des codes qui commencent un peu à friser le formatage. Si le récent Les Seigneurs de la Guerre de Peter Chan en jouait intelligemment pour développer les règlements de compte personnel et idéologique entre ses personnages, Les Trois Royaumes s’embourbe dans les passages obligés du genre et s’impose comme une fresque pompeuse et sans saveur.

John Woo mérite toutefois le bénéfice du doute : la faute incombe peut-être au remontage réalisé pour le public occidental, sur lequel nous nous basons pour cette critique et qui condense en 2h25 un diptyque qui s’étale à l’origine sur plus de 4h. Un tel historique explique largement le premier échec de cette version des Trois Royaumes : intéresser le spectateur à son histoire.

Avec des enjeux guerriers et politiques aussi complexes, il est indispensable d’accorder une attention toute particulière à la gestion du rythme, une notion qui semble avoir complètement échappé aux monteurs lorsqu’ils se sont attelés à la première heure de bobine, qui enchaîne les échanges dialogués en passant complètement à la trappe le propos historique (vaguement expliqué par une voix off… en anglais!) mais aussi le développement des protagonistes.

En effet, malgré un casting de première classe, les personnages s’avèrent tous unidimensionnels, à commencer par celui de Zhang Fengyi (Adieu ma Concubine, L’Empereur et l’Assassin) qui se résume à sa double obsession pour la victoire et pour une femme. Face à lui, Tony Leung reste désespérément fade dans le costume du général Zhou Yu. Lui qui inspirait tant le réalisateur et donnait le meilleur de lui-même dans Une Balle dans la Tête et A Toute Épreuve. L’acteur a beau s’escrimer ici à faire des figures circulaires au ralenti avec son épée, rien n’y fait, pas plus que les séquences lourdingues qu’il partage avec sa partenaire (Lin Chilin, aussi expressive qu’une statue).

Les seconds rôles ne tirent guère le film vers le haut, entre un Chang Chen (Tigre et Dragon) figé et un Shido Nakamura (The Neighbor N°13, Lettres d’Iwo Jima) scandaleusement sous-exploité.

Le bilan des courses est que l’histoire a beau être objectivement riche en tragédies, la tension dramatique ne décolle jamais. Encéphalogramme plat. Et dire qu’il y a une quinzaine d’années, John Woo nous éblouissait avec ses action men flamboyants !

Et ce ne sont pas les tentatives téléphonées d’imprimer un semblant de lyrisme à l’ensemble (oh, la belle colombe qui survole les montagnes…) qui vont sauver l’entreprise.

Du côté des qualités, il serait scandaleux de ne pas reconnaître l’ampleur de la logistique et le travail titanesque de reconstitution mobilisé pour le film – Tim Yip, ici directeur artistique et chef costumier, est décidément un magicien.

Sur le plan des scènes d’action, le bilan s’avère en revanche mitigé. Nous aurions aimé vous dire que Les Trois Royaumes était sauvé par des joutes guerrières grandioses, mais contre toute attente, John Woo déçoit énormément sur ce point en tant que metteur en scène – un autre montage n’y changerait rien. Pourtant, il y avait matière à faire monter l’adrénaline puisque les batailles contiennent leur lot de tactiques intéressantes, notamment lors d’une séquence où l’armée de Zhou Yu adopte une formation en trigrammes de Pakua pour piéger l’adversaire, ou encore lors d’un incendie spectaculaire ravageant une nuée de bateaux. Autant de potentiels moments de bravoure partiellement sapés par une incapacité à rendre l’espace à l’écran, entraînant un manque de lisibilité de l’action et donc d’ampleur.

En d’autres termes, non seulement Les Trois Royaumes ne distille aucune émotion mais aucun souffle épique ne traverse l’action. Rien à voir avec les batailles stupéfiantes du récent Les Seigneurs de la Guerre, qui proposaient chacune une expérience intense et viscérale. Qui eût cru il y a quelques années que Peter Chan serait capable de surpasser à ce point John Woo sur un tel terrain ?

Enfin, la réalisation poussive ne permet jamais de retrouver la rage d’un film comme Une Balle dans la Tête qui captait la laideur de la guerre en prenant littéralement au tripes (et au cœur) – là encore, c’est vers le film de Peter Chan qu’il faudra se tourner pour revivre une expérience digne de ce nom. Il est cependant souhaitable d’attendre l’œuvre intégrale pour se prononcer définitivement sur la qualité du récit car nous savons à quel point un remontage peut tout changer.

La décision de proposer une version pour l’Occident et une version pour l’Asie s’avère à ce titre désolante. On a connu les charcutages de Miramax, mais à présent, c’est à la source que se font les versions « occidentalisées », c’est-à-dire vidées de toutes les scènes insufflant peut-être tout son intérêt au film. A force de prendre le spectateur occidental pour un ignare incapable de s’intéresser à l’Histoire de l’Empire du Milieu, les studios chinois finiraient-ils par saper leurs propres productions ?

C’est ce qui semble s’être passé ici si l’on en croit le décalage entre le succès critique du film en Asie et la piètre qualité de ce qui nous est proposé ici. En tout cas, si l’on se fie à cette version, il semble que le cinéma de John Woo ait décidément perdu son âme.

Elodie Leroy

Article publié sur Filmsactu.com le 13 février 2009

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