Critique : ‘Une Jeunesse chinoise’, de Lou Ye

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Présenté en compétition au Festival de Cannes 2006 (sous le titre Summer Palace) alors qu’il n’avait pas obtenu de visa de sortie de la part du gouvernement chinois, Une Jeunesse Chinoise a été banni de son propre pays et a valu à son réalisateur Lou Ye et à sa productrice Nai An une interdiction de tournage pour cinq ans. Le scandale s’est récemment étendu au Festival du Film d’Auteur de Belgrade, où le film a été retiré de la sélection avant d’obtenir finalement le Prix de la Liberté de la part de l’ensemble du jury. De par les événements qui y sont reliés, ce nouveau long métrage de Lou Ye (Suzhou River, Purple Butterfly) nous arrive donc avec une réputation pour le moins sulfureuse…

Une Jeunesse Chinoise nous plonge dans la Chine des années 80-90 pour conter la passion dévorante et destructrice de deux jeunes étudiants, une passion qui débute à la veille des événements de Tiananmen. Lou Ye délivre une œuvre flamboyante, érotique et tourmentée que l’on recommande chaudement.

Ayant obtenu une bourse pour aller étudier à Pékin, Yu Hong, une jeune fille de 18 ans, quitte son village, sa famille et son fiancé. Elle lui offre à ce dernier une nuit d’amour, en cadeau d’adieu. Arrivée à Pékin, elle intègre le campus de l’université. Rapidement contaminée par le désir de liberté et d’émancipation qui anime les jeunes gens qui l’entourent, elle tombe aussi follement amoureuse d’un autre étudiant, Zhou Wei.

De l’extérieur, on a peine à imaginer le risque auquel s’expose un artiste chinois lorsqu’il aborde l’Histoire récente de son pays et plus particulièrement la période de la fin des années 80 et du début des années 90. Lou Ye en paie actuellement le prix fort, il n’est pas le premier (Tian Zhangzhuang, Zhuang Yuan, Yu Lik Wai… la liste est longue) et ne sera certainement pas le dernier. En guise de justification officielle à cette censure implacable, le gouvernement chinois brandit les nombreuses scènes de sexe qui ponctuent passionnément le film. En effet, parmi le nombre incalculable d’interdits établis par le Bureau de Censure, on retrouve non seulement la nudité mais aussi les relations dites « anormales » entre hommes et femmes, ce qui comprend les ébats avant ou hors mariage… Il est fort probable que la mise en scène des manifestations de Tian An Men, loin de montrer la police sous son meilleur jour dans le film, joue un rôle non négligeable dans l’interdiction qui frappe le film, de même que l’allusion à des idées contraires à celles du Parti.

Une Jeunesse Chinoise raconte l’histoire d’un rêve brisé contre le mur de la répression, un témoignage auquel le destin du film vient apporter une bien triste résonance.

Pour traduire la soif de vie et d’expérience nouvelles de cette jeunesse chinoise, Lou Ye s’intéresse avant tout à Yu Hong (Hao Lei) et Zhou Wei (Guo Xiaodong) dont passion malade est destinée à se perdre dans la tourmente de l’Histoire, ainsi qu’aux destins tragiques de leurs amis. Là encore, certains s’attendront à voir ces graines de militants déclamer des discours pensés et lutter pour des grands idéaux. Ce n’est pas cette vision que nous offre Une Jeunesse Chinoise. Les étudiants tels qu’ils sont montrés dans le film s’intéressent avant tout à la découverte de leur corps et donc du plaisir sexuel. Une vision réaliste s’il en est, qui vient traduire de manière d’autant plus vibrante la dimension physique de ce besoin de liberté qui pousse ces jeunes gens à manifester. Les idéaux qui germent dans leur tête sont encore bien souvent à l’état d’ébauche, mais une chose est sûre, ils viennent de l’intérieur.

Le film repose ainsi sur la mise en parallèle de la passion amoureuse mais aussi de l’éveil sexuel des deux amants, avec la naissance du désir ardent de liberté qui anime leur génération. Cet effet d’écho fonctionne à merveille tout au long du film, atteignant son paroxysme lors des violentes scènes de répression pour se perdre ensuite à mesure que les personnages s’égarent dans les méandres de l’incertitude.

Tandis que le réalisateur semble entretenir une légère distance avec le personnage principal masculin, que Guo Xiaodong incarne cependant avec sensibilité et sensualité, le regard porté sur Yu Hong révèle au contraire une approche très intime du personnage sans jamais confiner au voyeurisme. La comédienne Hao Lei livre à ce titre une interprétation à fleur de peau dans le rôle de cette jeune femme qui s’empêche de vivre par crainte de se blesser en route, ne parvenant à exprimer qui elle est qu’à travers ses étreintes, quittant les hommes dont elle devient trop proche. Lou Ye a le bon goût d’évacuer d’emblée toute dimension moralisatrice à l’égard du le parcours de Yu Hong, dont les sentiments sonnent toujours extrêmement justes. Si la vie de la jeune femme s’avère principalement décrite au travers de ses expériences amoureuses et sexuelles, le portrait ne perd pas pour autant toute sa richesse et sa complexité. On est loin de la vision réductrice et machiste du personnage féminin décrit dans le décevant Teeth of Love, récent long métrage de Zhang Yuxin qui repose sur le même principe de mise en parallèle des bouleversements globaux avec la descente aux enfers d’une jeune femme.

Guo Xiaodong et Hao Lei dans Une Jeunesse Chinoise, de Lou YeMoins stylisé que Suzhou River, Une Jeunesse Chinoise privilégie le réalisme des scènes, notamment à travers l’emploi de la caméra à l’épaule dans les scènes d’émeute.

Filmées la plupart du temps en plan séquence, les scènes de sexe risquent fort de faire date, dans le cinéma chinois mais aussi à l’échelle internationale : nudité frontale des deux acteurs, plans furtifs sur le contact des hanches pendant l’étreinte, travail subtil sur les lumières et les sons pour accroître la sensation de réalisme, Lou Ye délivre parmi les scènes de sexe plus charnelles – et les plus belles – vues ces dernières années au cinéma. Pour une œuvre échappant à la classification de film érotique, on n’avait pas vu de scènes comparables depuis le sublime final d’Une Femme Coréenne (Im Sang-Soo). Par ailleurs, Lou Ye ne renie pas non plus un certain lyrisme comme le prouve l’importance qu’il accorde aux choix musicaux, lesquelles viennent témoigner de son désir de restituer l’ambiance d’une époque.

On pourra éventuellement reprocher à Une Jeunesse Chinoise une dernière demi-heure qui tire quelque peu en longueur. Mais si le fil de l’histoire semble alors s’effriter, c’est peut-être bien pour mieux traduire la déception et l’amertume de cette génération qui a un jour rêvé de liberté.

Elodie Leroy

Article publié sur DVDRama.com le 18 avril 2007

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