Critique : ‘Vengeance’, de Johnnie To

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Quand Johnny Hallyday s’invite dans l’univers du maître du polar made in Hong Kong, cela donne Vengeance, un film qui s’apparente à une petite bouffée d’air frais dans la filmographie de chacun des deux hommes. Mélange de drame, d’humour et de tendresse tout en retenue, le long métrage séduit par sa simplicité et son humilité. Notre star nationale, dont le personnage souffre de pertes de mémoire handicapantes, nous offre l’opportunité de redécouvrir l’univers et les figures phares du cinéma de Johnnie To avec un oeil neuf. Sa rencontre improbable avec Anthony Wong, Lam Ka Tung et Lam Suet représente d’ailleurs indéniablement le point fort, le coeur véritable du film.

Il est regrettable que la dernière demi-heure ne possède pas le charme de ces moments-là, que le film finisse par s’enliser dans une certaine banalité. Reste que Johnnie To évite de manière louable de se complaire avec Vengeance dans le simple exercice de style, et que Johnny Hallyday parvient à marquer de son empreinte le monde si particulier du cinéaste chinois. Un joli film, inégal mais attachant.

De la rencontre entre Johnnie To et Johnny Hallyday, le public français plus que tout autre attend quelque chose d’explosif et de définitif. Vengeance devance les attentes les plus folles – on n’attendait pas forcément Johnny dans ce type d’univers – en réunissant ces deux icônes, pour un résultat qui bien qu’imparfait, surprend agréablement sur bien des points. A la vue de ce polar contemplatif du maître hongkongais, plus proche de la poésie d’Exilé que des démonstrations tape-à-l’oeil de Breaking News, on se dit que les univers des deux hommes étaient fait pour s’entrechoquer. Ainsi qu’il le dit dans le film, Johnny est un “total stranger here”, un parti-pris qui étonne dans le cinéma de Johnnie To dont la manie, à l’instar d’un Wong Kar Wai, consiste à travailler éternellement avec le même cercle restreint d’acteurs, soit avec les seuls qui connaissent sur le bout des doigts ses méthodes de travail. En confiant le rôle principal à une star française, un étranger, un “gweilo” comme cela nous est rappelé tout au long du film, le cinéaste joue une carte inédite dans son cinéma et cette petite prise de risque confère d’emblée à Vengeance un ton et un point de vue à part. D’autant que le rôle, celui d’un homme qui décide de venger sa fille par tous les moyens tout en luttant contre sa mémoire défaillante, contraint l’acteur à se montrer sous un jour étonnamment vulnérable au lieu de le glorifier aveuglément comme on aurait pu s’y attendre.

Le film est à l’image de ce personnage, humble mais déterminé. Moins virtuose formellement qu’Exilé ou PTU, moins original et alambiqué que Mad Detective, moins riche qu’Election, il n’en possède pas moins une qualité essentielle : il a du cœur. Une qualité dont Johnnie To n’a que trop rarement tenté d’imprégner le haut du panier de son cinéma – on laissera de côté ses comédies romantiques commerciales invisibles chez nous – sauf en échouant plus ou moins (Running on Karma, par exemple).

Les meilleurs moments de Vengeance sont ceux où Johnny fait équipe avec le trio formé par Anthony Wong (toujours aussi excellent), Lam Ka Tung et Lam Suet, trois des comédiens les plus fidèles à l’univers du cinéaste. Ce qui est intéressant, c’est de voir Johnnie To adopter résolument le point de vue de cet étranger sur ces acteurs que lui et les familiers de son cinéma ont l’habitude de prendre pour références dans les intrigues de ses longs métrages. De l’humour, il y en a alors soudain, qui apporte une véritable bouffée d’air frais au film après un début étonnamment dramatique ; de l’émotion aussi, qui arrive par petites touches sans jamais sembler surfaite.

Cet humour et ces discrètes manifestations de tendresse permettent aux inévitables scènes de gunfight d’acquérir une dimension autre que celle de la simple esbroufe visuelle, un écueil dans lequel To se complaît parfois – souvent volontairement, d’ailleurs. La fusillade filmée au ralenti dans la forêt se déclenche ainsi après un long moment d’attente, plutôt comique au demeurant, qui rappelle ses équivalentes les plus sympathiques dans The Mission, l’un des films les plus réussis du cinéaste. On se sent constamment concerné par la volonté de survivre de ces personnages qu’on a appris à aimer le temps de quelques échanges pourtant peu loquaces.

On regrette d’autant que Vengeance devienne plus terne vers la fin, que son rythme délibérément lent et néanmoins pertinent jusque là s’essouffle quelque peu faute d’enjeux suffisamment développés. L’affrontement Johnny/Simon Yam n’a pas la hargne et l’envergure attendus et l’intrusion du personnage de Michelle Ye laisse dubitatif. Passés les deux tiers du film, vraiment réussis, on a le sentiment de retomber dans un polar désagréablement banal, qui tire en longueur là où il aurait dû au contraire nous offrir un feu d’artifice.

On ressort malgré tout de ce film avec la certitude que Johnny Hallyday a eu raison de tenter cette aventure. Il incarne un personnage certes écrit sur mesure, mais il le fait tout en acceptant les règles imposées par l’univers du maître du polar hongkongais.

Caroline Leroy

Article publié sur Filmsactu.com le 21 mai 2009

 

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