Critique : ‘Vibrator’, de Ryuichi Hiroki

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Adapté du roman à succès de Mari Akasaka, Vibrator de Ryuichi Hiroki fit sensation à sa sortie au Japon en décembre 2003 et ne tarda pas à être considéré par nombre de critiques locaux comme le meilleur film japonais de l’année 2003. Rapportant plusieurs prix d’interprétation à l’actrice principale Shinobu Terajima, dont un au Festival International du Film de Tokyo, Vibrator fit le tour du monde des festivals durant toute l’année 2004. Il fut possible de le voir en France au Festival du Film Asiatique de Deauville en mars 2004, mais aucune sortie en salles n’a encore été prévue à ce jour. Un tel engouement paraît d’autant plus surprenant que l’on imaginait mal un cinéaste issu du cinéma érotique (pinku cinema) à tendance SM convaincre de manière aussi flamboyante dans la mise en images d’un roman à résonance féministe. Et pourtant…

vibrator_04Rei est une jeune journaliste freelance dont la vie part en lambeaux : assaillie jour et nuit par des voix qui résonnent à l’intérieur de sa tête, alcoolique et sujette à de graves troubles de l’alimentation, elle a perdu le sommeil et craint de perdre la raison. Une nuit, tandis qu’elle se promène dans le supermarché d’une station essence pour y acheter quelques bouteilles, elle tombe en arrêt devant un homme venu faire quelques provisions en vue d’un long trajet à bord de son camion. Irrésistiblement attirée, elle décide de le suivre dans son voyage…

La première scène de Vibrator nous plonge sans ménagement dans le monde intérieur de Rei (Shinobu Terajima) à travers une suite de monologues déclamés en voix off sur un ton monocorde où perce de temps à autres une soudaine ironie, introduction qui sème délibérément le doute sur la santé mentale de cette femme que l’on devine en errance au vu de sa démarche incertaine et de sa mine défaite. A partir du moment décisif où Rei aperçoit, subjuguée, Takatoshi (Nao Omori) dans la supérette, toutes les voix inopportunes disparaissent pour laisser place à des encarts de texte qui ont eux aussi vocation à exprimer ses pensées immédiates et incongrues mais sous une forme silencieuse, concise et intermittente. Rei semble donc redevenir « une » au contact de Takatoshi, un mystérieux conducteur de camion vers lequel elle se sent irrémédiablement attirée.

vibrator_07Commence alors une sorte de road-movie atypique à bord du camion qui conduira les deux jeunes gens de Tokyo jusqu’à Niigata où Takatoshi doit effectuer une livraison, sans qu’ils ne fassent pourtant une seule des étranges rencontres qui font habituellement le charme de ce genre de film. Vibrator se déroule pour l’essentiel à l’intérieur du camion où les deux protagonistes ont établi leur nid commun après s’être frotté l’un à l’autre de très près dans ce qui constitue l’une des plus belles scènes du film. Ryuichi Hiroki filme le sexe avec naturel, sensualité et délicatesse, évitant tout racolage puéril pour nous faire partager l’intimité brute de ce couple improbable. A cette scène fait écho la scène du bain, tout aussi poignante, où transparaît sans un mot toute la souffrance contenue de Rei.

Vivant tous deux sans attache, à la fois épris de liberté et prisonniers d’une terrible solitude, Rei et Takatoshi partagent beaucoup de points communs mais Ryuichi Hiroki ne verse pas pour autant dans une description de la banale quête amoureuse de trentenaires esseulés. Vibrator ravit de bout en bout par la justesse et la finesse de sa peinture de la nature humaine. En nous plaçant du point de vue de Rei, en faisant d’elle un sujet et non un objet, Ryuichi Hiroki se démarque d’emblée d’un cinéma japonais encore très largement androcentré, où les personnages féminins sont traditionnellement vus de l’extérieur et soumis au regard masculin. Ainsi, le réalisateur ne nous livre pas seulement avec Vibrator un magnifique portrait de femme moderne, il nous parle tout simplement d’un être humain, d’une personne extrêmement attachante et complexe, en proie aux mêmes incertitudes sur la voie à suivre que les femmes et les hommes de sa génération.

Dans ce rôle si périlleux qu’aucune autre actrice ne voulait se risquer à l’interpréter, la comédienne de théâtre Shinobu Terajima, à fleur de peau, subjugue littéralement. Bouleversante, plus vraie que nature, elle s’impose comme la révélation du cinéma japonais de ces dernières années. C’est à Nao Omori, vu précédemment dans le rôle titre de Ichi the Killer (Takashi Miike), qu’incombe la tâche difficile de lui donner la réplique et l’acteur s’en acquitte merveilleusement, jouant volontiers de son air naturellement désinvolte pour surprendre l’instant d’après par sa sensibilité.

Un film à voir d’urgence.

Caroline Leroy

Article publié sur DVDRama.com le 10 août 2005

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