Critique : ‘Victim’, de Ringo Lam

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Réalisé en 1999 par Ringo Lam, à qui l’on doit les films cultes City on Fire et Full Contact, Victim est une œuvre noire dont l’atmosphère rappelle immédiatement celle de Full Alert, thriller qui marquait la première collaboration du cinéaste avec l’incontournable Lau Ching-wan. La trame de Victim suit des chemins inattendus, prenant tour à tour la forme d’une histoire de fantôme et d’un polar, pour finalement explorer une fois de plus les thématiques chères au réalisateur.

Kidnappé et retrouvé dans une maison hantée, l’informaticien Manson Ma est interrogé par l’inspecteur Pit dans les locaux de la police de Hong Kong. Très vite, la femme de Manson confie que son époux, la veille de son enlèvement, semblait avoir un comportement anormalement agressif. Que s’est-il réellement passé ?

La première demi-heure de Victim laisse présager d’un film d’angoisse en commençant par le mystérieux kidnapping d’un informaticien, Manson Ma (Lau Ching-wan), et il règne au début du film une atmosphère surnaturelle entretenue par une esthétique sombre, un bruit de fond omniprésent, et une musique inquiétante. Cette ambiance fantastique atteint son paroxysme lorsque Pit (Tony Leung Ka-fai) recherche Manson Ma dans une maison supposée hantée, une scène fort bien réalisée où mouvements de caméra et effets sonores (alliant graves profonds et grincements aigus) entretiennent habilement la tension. Suite à son enlèvement inexpliqué, Manson Ma adopte un comportement étrange et se montre totalement fermé. Serait-il possédé par le fantôme du meurtrier ? Malgré le malaise évident suscité par l’affaire, le doute survient rapidement sur le kidnappé. De façon subtile, le film passe alors de l’histoire paranormale au polar, tandis que Pit et ses collègues mènent leur enquête sur la présumée victime. Toutefois, Ringo Lam ne laisse pas totalement de côté l’explication surnaturelle et navigue ainsi constamment entre deux genres, sans jamais perdre de vue l’unité narrative et esthétique du film.

Victim dépeint des personnages ambivalents hantés par leurs propres angoisses, comme Manson Ma, un homme névrosé qui semble garder un lourd secret, et le flic Pit, qui se laisse progressivement atteindre par cette affaire et menace plus d’une fois de perdre le contrôle de lui-même. Comme un symbole des sentiments humains les plus abjects, l’ombre du propriétaire de la maison hantée (un assassin qui soupçonnait sa femme de le tromper) plane tout au long du film : diverses références sont faites au drame, un vieux disque repasse obsessionnellement, la photo du meurtrier réapparaît toujours quelque part. Quelqu’un va-t-il finir par reproduire le même crime ? Les personnages principaux développent tour à tour une paranoïa vis-à-vis de leur épouse respective, comme s’ils étaient sous une emprise. Mais cette jalousie traduit surtout l’immense insécurité affective que Ringo Lam semble percevoir chez l’homme hongkongais, dans un monde régi par l’argent où personne n’arrive à communiquer avec ses proches. Il est au final difficile de savoir qui est la véritable victime dans ce film, puisque tous les personnages se laissent submerger par les évènements, qu’il s’agisse de Pit, Manson, son épouse (Amy Kwok, parfaite dans son rôle), ou même les gangsters qui interviennent par la suite (et parmi lesquels on reconnaîtra quelques têtes connues, comme l’artiste martial Colin Chou).

Le face à face psychologique qui prend naissance entre les personnages de Lau Ching-wan, qui nous livre une interprétation bluffante, et Tony Leung Ka-fai, impeccable dans cet univers, situe Victim directement dans la lignée de Full Alert. On se souvient en effet de l’affrontement entre le même Lau Ching-wan et l’excellent Francis Ng Chun-yu, qui marquait ce chef d’œuvre de Ringo Lam. Les deux films explorent des thématiques semblables, comme la part obscure qui se cache en chaque être humain et menace de se révéler, ou encore les points communs que partagent deux personnages a priori opposés. Mais là où Full Alert prenait une dimension quasi philosophique, Victim reste légèrement en surface dans le traitement de son sujet et n’arrive pas à égaler son prédécesseur, malgré ses qualités incontestables de mise en scène et d’interprétation. Ringo Lam signe cependant quelques scènes qui valent largement le détour, comme les scènes se déroulant dans la vieille demeure, ou encore ce moment où l’affrontement qui fait rage entre les deux hommes explose à travers une intense course-poursuite en voiture nocturne.

Victim n’est peut-être pas le meilleur film de Ringo Lam, mais on retiendra son atmosphère efficacement entretenue, et ses personnages sombres qui confirment une fois de plus la vision pessimiste de l’être humain qui semble hanter le réalisateur. Dans un contexte où les polars hongkongais avaient déjà tendance à utiliser inlassablement les codes mis en place par les films made in Milky Way, Victim se démarquait ainsi totalement du lot en adoptant un style certes moins accessible mais qui porte clairement l’empreinte de son auteur.

Elodie Leroy

Article publié sur DVDRama.com le 12 avril 2005

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