Critique : ‘Yohkiro’, de Hideo Gosha

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Dans cette deuxième adaptation des romans de Tomiko Miyao, Yohkiro, le royaume des geishas, Hideo Gosha poursuit son exploration des passions tumultueuses à l’intérieur de l’univers trouble de la pègre. Ken Ogata succède à Tatsuya Nakadai, vedette de Dans l’Ombre du Loup, dans le rôle du pilier à la fois solide et vulnérable vers lequel convergent les élans de tous les autres personnages, qu’il s’agisse de désir ou de rancœur profonde.

Plus doux et plus posé que ne l’était le Onimasa du premier volet de la trilogie, le personnage qu’il incarne, Kasuzo, n’en est pas moins un proxénète dont l’activité consiste à vendre des filles aux bordels ou aux maisons de geishas des environs pour quelques centaines de yens. La plus en vue de ces maisons de geishas, le Yohkiro, est tenue par une ancienne protégée de Kasuzo, Osode (Mitsuko Baisho), qui malgré sa jalousie persistante envers la défunte femme de celui-ci, fait de la fille de sa rivale et de son ancien amant, Fusako (Kimiko Ikegami), la nouvelle reine de son royaume des plaisirs.

A l’instar de Dans l’Ombre du Loup, Yohkiro ne raconte pas tant l’histoire de Onimasa que celle des femmes qui l’entourent, en l’occurrence sa fille Fusako – dont le nom de geisha est Momokawa – et sa jeune compagne Tamako (Atsuko Asano).

yohkiro_07L’univers passionnel et par conséquent tragique de Yohkiro est annoncé dès la première scène, qui voit Kasuzo pleurer sa femme Tsuru, morte dans ses bras après avoir été assassinée en pleine rue sous des torrents de pluie. L’intrigue du film, située vingt après ce drame, ne se dévoile qu’après un générique musical flamboyant dont les notes tour à tour entraînantes et mélancoliques (formidable composition de Masaru Sato) perdurent pendant près de dix minutes, nous introduisant lentement mais sûrement aux secrets de ce monde aussi sensuel que cruel. Un monde que l’on découvre en suivant les pas inquiets de Momokawa, que sa supérieure enjoint de satisfaire un client particulièrement repoussant.

C’est tout l’art de Hideo Gosha que de parvenir à faire partager l’angoisse et la tristesse de ces femmes victimes d’un système qui leur échappe et les étouffe, sans jamais tomber dans le simplisme ou la mièvrerie. Les deux héroïnes de Yohkiro, Momokawa et Tamako, sont des personnages complexes dont les motivations peuvent paraître difficiles à cerner si l’on ne saisit pas à quel point elles sont privées de la seule possibilité de choisir.

yohkiro_05La rivalité qui oppose ces deux jeunes femmes, jalouses l’une de l’autre alors qu’elles partagent en réalité toutes deux une destinée débilitante, donne lieu à une scène mémorable de bagarre bestiale dans les toilettes, lutte de pouvoir qui s’avère finalement bien vaine eu égard à leur statut doublement inférieur (femmes et prostituées) au sein de la société.

Vedette du Yohkiro, Momokawa doit endurer bien des peines afin de conserver une place plus contraignante et précaire qu’elle n’y paraît, combat auquel sa nature réservée ne la prédispose pas. Plus libre en apparence, Tamako n’envisage en réalité pas d’autre voie que celle de la prostitution lorsqu’elle décide de prendre son indépendance, et ce malgré les mises en garde de son protecteur.

Malgré tout, chacune s’efforce de tracer tant bien que mal son chemin dans ce royaume d’épines, entre Momokawa l’insensible qui s’éveille par hasard aux sentiments, et Tamako qui apprend à envisager son avenir hors des lieux d’esclavage. Mais l’amitié très forte qui finit par naître entre les deux femmes est-elle suffisante pour conjurer le mauvais sort attaché à leur condition ?

Si l’on peut déplorer quelques longueurs dans le dernier tiers, Yohkiro sait cependant retomber sur ses pieds pour un final d’une tristesse poignante qui enfonce encore le clou, évitant de justesse le nihilisme complet. Hideo Gosha exploite au mieux le talent de ses trois comédiens principaux (Ogata, Asano et Ikegami) pour dresser avec élégance et raffinement le portrait pessimiste d’un milieu marginal qu’il n’est pas interdit d’envisager comme le miroir à peine déformé de la société de l’époque, le romantisme exacerbé en plus.

La beauté des décors et de la musique, la qualité de la mise en scène très sobre de Hideo Gosha, les prestations remarquables des deux comédiennes et celle, plus en retrait mais non moins marquante de Ken Ogata, font de Yohkiro un drame de haute tenue dans la droite lignée de Dans l’Ombre du Loup. Même si le meilleur reste encore à venir avec La Proie de l’homme, le film n’en demeure pas moins un classique incontournable d’une rare force mélodramatique.

Caroline Leroy

Article publié sur Filmsactu.com le 3 octobre 2007

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