De ‘Ong Bak’ à ‘Tom Yum Goong’: le tandem Tony Jaa – Prachya Pinkaew en action

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Après le choc Ong Bak en 2003, l’acteur Tony Jaa et le réalisateur Prachya Pinkaew reviennent deux ans plus tard avec une nouvelle bombe : Tom Yum Goong, sorti en France sous le titre L’Honneur du Dragon. Lors de son arrivée en salles, Ong Bak frappe très fort là où le cinéma d’action de Hong Kong, très prolifique dans les années 90, peine à se renouveler. Avec ses combats stupéfiants et ses cascades complètement dingues, ce petit film thaï signé Prachya Pinkaew fait l’effet d’un électrochoc. Deux ans plus tard, le tandem Tony Jaa / Prachya Pinkaew se retrouve face à un défi de taille : égaler, si ce n’est surpasser, le coup d’éclat précédent en réalisant un film aussi efficace et impressionnant mais aussi en apportant quelque chose de nouveau.

Le film L’Honneur du Dragon n’est-il qu’un Ong Bak 2 ? Pas tout à fait. Si Ong Bak mettait surtout en avant l’incroyable Tony Jaa, L’Honneur du Dragon révèle cette fois un réalisateur qui compte dans le cinéma d’action.

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Le phénomène Ong Bak

En France, tout commence par des rumeurs : un nouveau venu casse la baraque dans un petit film thaïlandais dont les scènes d’action repoussent les limites du possible. Son nom ? Phanom Yeerum. Le nom de scène Tony Jaa n’apparaîtra que plus tard, lors de l’importation du film dans nos contrées via la société Europa Corp. Pourquoi le bonhomme est-il déjà entouré d’une légende avant même que son film soit parvenu jusqu’à nous ? Selon les dires de ceux qui ont découvert le film au Bangkok International Film Festival, il serait encore plus fort que Bruce Lee, Jet Li et Jackie Chan, et il réaliserait des cascades inimaginables sans aucun effet spécial. Des extraits circulent déjà sur le web et le making-of fait presque autant parler de lui que le film lui-même. Pour en rajouter une couche, les mythes les plus fous font leur apparition : les acteurs se battraient pour de vrai, il y aurait eu un mort sur le tournage… Des rumeurs dignes de celles qui circulaient sur The Blade de Tsui Hark (dont on disait que les acteurs ne se battaient qu’avec de vraies armes !) et qui seront bien entendu démenties par la suite.

ong-bak-2003-poster1En 2004, lorsque la présence d’un certain Tony Jaa est annoncée pour les avant-premières de Ong Bak dans les festivals, ceux qui attendent avec impatience la venue de Phanom Yeerum mettent un temps à comprendre qu’il s’agit de la même personne. Au Festival du Film Asiatique de Deauville 2005, Tony Jaa est accueilli par le public dans une ambiance folle et ne se contente pas d’accompagner le réalisateur Prachya Pinkaew (qui a gardé son nom) et Luc Besson – présent en tant que distributeur – mais réalise en direct, sur la scène du CID, une démonstration qui laisse pantois d’admiration.

A la vue du film Ong Bak, les impressions laissées par les extraits se confirment : le film est bel et bien une claque et l’on compare déjà Tony Jaa à Bruce Lee. Élastique, rapide, aérien (connaît-il seulement les lois de la pesanteur?), distribuant à qui mieux mieux des coups fracassants, Tony Jaa porte littéralement le film sur ses épaules, mettant à son service non seulement ses capacités martiales mais aussi ses aptitudes gymnastiques exceptionnelles. Parmi les scènes mémorables, et elles sont nombreuses, la poursuite dans le marché reste la meilleure, même si le climax marque lui aussi les esprits.

ong-bak-2003-02Seconde star du film après Tony Jaa, un art martial jusqu’alors peu connu en Occident : le Muay Thaï. Le film est en réalité le prétexte à présenter cette discipline dans toute sa richesse. Ong Bak explore différentes techniques du Muay Thaï à mains nues en les confrontant à d’autres styles, ainsi que des techniques armées. Poings, pieds, coudes, genoux, tout ce qui peut frapper est mis à contribution pour démolir les adversaires imprudents. Tony Jaa va même jusqu’à annoncer les coups qu’il porte lors de certaines scènes : on se souviendra longtemps du fameux « Bathanupat! », expression que l’on peut traduire par « caresse du visage »…

Autre surprise d‘Ong Bak : dès lors qu’il s’agit de filmer les combats, le réalisateur Prachya Pinkaew n’a rien à envier aux Hongkongais. Le cinéaste a bien compris que la mise en valeur du mouvement et le rendu du rythme des combats sont fondamentaux dans un film d’arts martiaux – un secret que les Américains peinent encore aujourd’hui à intégrer. Les chorégraphies sont rythmées par un montage efficace, sans jamais que les mouvements ne paraissent saccadés ou incomplets. Afin de mettre un maximum en valeur les performances de la star du film, certaines cascades sont montrées au ralenti deux voire trois fois de suite, ce qui évoque les interminables ralentis sur les cascades de Jackie Chan à l’époque de Police Story. Ceux qui croyaient les Thaïlandais – dont le cinéma est encore en développement – débutants en cinéma d’action ont de quoi être stupéfiés par une telle maîtrise. Cela dit, on se souvient qu’un autre réalisateur, un certain Thanit Jitnukul, nous avait déjà mis une sacrée claque en 2001 avec son Bang Rajan, film barbare dans lequel les scènes d’action rivalisaient de brutalité mais aussi de professionnalisme, et ce, sans avoir recours aux effets spéciaux numériques. Ong Bak confirme en 2003 que la Thaïlande peut largement concurrencer les films d’action hongkongais, alors en nette perte de vitesse.

ong-bak-2003-03Le reproche des râleurs ? Le scénario d’Ong Bak serait trop simple, voire inexistant. Mais la question est la suivante : un film d’action comme Ong Bak nécessite-t-il vraiment un scénario fouillé ? S’il y a un reproche à faire, c’est à Europa Corp. qu’il faut l’adresser : la firme de Luc Besson nous a sorti le film en 2004 dans une version remontée, avec des musiques modifiées (et Luc Besson n’est pas réputé pour son bon goût musical…). Les coupes réalisées pour le remontage créent effectivement des trous scénaristiques flagrants (d’où sort la jeune femme droguée? voir le director’s cut). Nous ne saurions donc que trop vous recommander de regarder la version d’origine.

Pur divertissement pleinement assumé, Ong Bak est avant tout destiné à introduire Tony Jaa en tant que nouvelle star du cinéma d’arts martiaux et à présenter l’art martial du Muay Thaï, qui fait partie du patrimoine culturel thaïlandais. L’action occupe le cœur du film et à défaut d’être mémorables, les scènes de jeu remplissent leur fonction, qui est de divertir. Tony Jaa partage d’ailleurs la tête d’affiche avec un certain Petchaï Wongkamlao (Killer Tattoo), un comique bien connu des Thaïlandais et qui détend habilement l’atmosphère grâce à ses bouffonneries.

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Tony Jaa au Festival du Film Asiatique de Deauville 2004 (pour utiliser cette photo, merci de nous prévenir et de nous créditer)

Dans son pays d’origine, l’effet Ong Bak est immédiat : le nombre d’inscriptions dans les clubs de Muay Thaï grimpe en flèche. En Occident, on se remet du choc et on attend la suite. En effet, passée la stupéfaction, on se demande si un second film de Prachya Pinkaew avec encore une fois Tony Jaa en vedette ne risque pas de les faire tourner en rond tous les deux. Peuvent-ils impressionner davantage sans se répéter ?

La réponse : Tom Yum Goong

Lorsque la sortie de Tom Yum Goong, aka L’honneur du Dragon, est annoncée, on se demande s’il ne s’agit pas d’un Ong Bak 2 déguisé. Même réalisateur, mêmes acteurs, même genre de concept scénaristique. Tony Jaa interprète une fois encore un jeune homme venu de la campagne, et qui doit se rendre en ville pour se frotter à une organisation mafieuse plus cynique que jamais. En chemin, il croise là encore le chemin de Petchaï Wongkamlao, en flic narcissique. Mais cette fois il ne s’agit pas pour Kham (personnage de Tony Jaa) de récupérer la tête d’une statue sacrée mais de secourir ses amis éléphants, avec lesquels notre bon garçon a grandi. Les pauvres bêtes, un vieil éléphant et un petit éléphanteau, ont en effet été kidnappées par des trafiquants sans scrupule, ce qui mène Kham vers Sydney. Avant l’initiative de notre héros, nous assistons à une scène où un homme sans défense de la campagne, le père de Kham, se fait maltraiter par les gens de la ville, présentés comme matérialistes et irrespectueux tout comme dans Ong Bak

tom-yum-goong-01Bref, nous l’avons deviné : les ressorts dramatiques sont strictement les mêmes. Reste à savoir si le film innove sur le plan visuel, d’autant que Tony Jaa n’est plus l’outsider à découvrir, mais une star bien installée. Prachya Pinkaew se révèle-t-il en tant que réalisateur en délivrant une expérience nouvelle avec les mêmes ingrédients ? La réponse est oui.

Tony Jaa face à de vrais opposants

La première chose qui change radicalement par rapport à Ong Bak, c’est la manière même de mettre en scène Tony Jaa. Dans le film précédent, l’acteur affrontait certes de nombreux adversaires mais si les combats impressionnaient grâce à ses aptitudes exceptionnelles, on pouvait aussi leur reprocher de ne jamais réellement le mettre en danger. L’impact des scènes d’action reposait justement sur la facilité avec laquelle Tony Jaa allait l’emporter, souvent avec un coup bien placé (un joli coup de coude sur la tête par exemple) ou un enchaînement de mouvements aussi rapides que douloureux pour l’adversaire.

tom-yum-goong-05Dans L’Honneur du Dragon, Tony Jaa rencontre enfin de véritables opposants. Ces derniers se distinguent les uns des autres par un style de combat qui leur est propre. Capoeira, kung-fu, catch, différents profils martiaux et différents gabarits se frottent à Tony Jaa, dont le style martial est plus hybride que dans Ong Bak. En d’autres termes, on personnage n’est plus invincible. Il encaisse des coups qui font mal, il arrive même qu’il se fasse mettre au tapis. En somme, si les chorégraphies d’Ong Bak étaient clairement centrées sur les performances de Tony Jaa, celles de L’Honneur du Dragon (en partie dirigées par Tony Jaa lui-même) accordent à chacun de ses adversaires son moment de gloire, en particulier à l’adepte de Capoeira qui virevolte avec une rapidité hallucinante.

tom-yum-goong-04La mise en scène de Prachya Pinkaew se révèle quant à elle moins démonstrative que dans Ong Bak. Dans l’opus précédent, le réalisateur gardait presque une distance avec les combattants afin de mieux nous laisser apprécier les techniques de Muay Thaï. Dans L’Honneur du Dragon, il est temps d’impliquer le spectateur, de le plonger au cœur de ces affrontements, de lui faire serrer les dents De ce fait, le montage se fait plus percutant, les angles de vue plus saisissants, et les bruitages sont mis à contribution pour faire ressortir pleinement l’impact de chaque coup. Au revoir les ralentis à gogo et les plans repassés trois fois d’affilée, bonjour les craquements d’os brisés et les effets de vertige. A ce titre, les éléments du décor sont parfois utilisés à des fins purement esthétiques, comme c’est le cas dans ce combat étourdissant sous la pluie avec le Capoeiriste, véritable tourbillon de corps en mouvements. On se rapproche davantage du cinéma de Hong Kong des années 90, en plus brut de décoffrage.

S’appuyant sur une image numérique aux tons chauds et saturés, le réalisateur Prachya Pinkaew s’autorise aussi quelques expériences de mise en scène fort sympathiques. La plus mémorable reste le fameux plan-séquence de 3min51 : dans un bâtiment grouillant de combattants vicieux et acharnés, Kham se lance dans l’escalade d’un grand escalier en colimaçon pour arriver au dernier étage d’un bâtiment. Les adversaires surgissent de partout, la caméra se place tour à tour aux côtés de Tony Jaa pour le perdre de vue ensuite, suivre la trajectoire d’adversaires balancés par-dessus bord, entrer dans une pièce, revenir dans l’escalier, suivre à nouveau Tony Jaa… Le côté jeu vidéo de la séquence, pleinement assumé, confère une dimension ludique au parcours de Kham.

tom-yum-goong-02On retrouve ce côté jeu vidéo dans la structure même du film, très linéaire et régulièrement ponctuée par les entrées en scène d’ennemis parfois très comic-book (des catcheurs redoutables, un transsexuel armé d’un fouet…). Rien ne peut arrêter Tony Jaa, pas même les dizaines d’hommes qui lui tombent dessus quelques minutes plus tard au cours d’une bagarre très violente qui utilise habilement le hors champ pour laisser venir ces innombrables adversaires tous de noir vêtus.

Entre tradition et modernité

Au cœur de cet étalage fort sympathique de brutalité sauvage, il y a cette histoire d’éléphants. D’une simplicité enfantine, l’intrigue serait inspirée par l’expérience de l’acteur lui-même, qui a grandi avec des éléphants. S’il est un aspect surprenant dans L’Honneur du Dragon, c’est le contraste saisissant entre la violence du film et l’extrême naïveté du propos. Clairement, L’Honneur du Dragon ne se perd pas en détours scénaristiques inutile : tout comme le personnage n’a qu’un but, qui est de retrouver ses éléphants, le film semble suivre une direction unique, consistant à nous emmener vers son dénouement, c’est-à-dire l’affrontement final de Tony Jaa contre les méchants.

On notera qu’il ne s’agit même plus de sauver un village entier mais juste ces deux éléphants, qui symbolisent à eux seuls la culture traditionnelle thaïlandaise. Titre original du film, « Tom Yum Goong » désigne un plat traditionnel thaïlandais connu de tous – il s’agit de la fameuse soupe épicée aux crevettes et aux légumes. Dans l’histoire, « Tom Yum Goong » est le nom du restaurant que Kham va littéralement dévaster pour retrouver ses éléphants, animaux sacrés dans la culture thaïlandaise mais qui, projetés dans le monde cruel de la modernité, se retrouvent traités comme du bétail. Ce conflit entre tradition et modernité matérialisé l’opposition entre ville et campagne – et qui a quelque chose de paradoxal puisque la mise en scène du film est d’une grande modernité – ce conflit est typique du cinéma thaï contemporain. A ce titre, avant que notre héros décide d’agir, nous assistons à une scène où un homme sans défense de la campagne, le père de Kham, se fait maltraiter par des citadins, présentés comme matérialistes et irrespectueux.

En Occident, où nous ne sommes plus habitués à des histoires aussi simples, les spectateurs auront soit du mal à se sentir concernés par la quête du héros, d’autant que celle-ci n’est fondée sur aucune justification économique, ou au contraire seront séduits par la simplicité du propos, qui repose sur des valeurs élémentaires comme le lien qui unit Kham à ses éléphants.

En tous les cas, si le scénario de L’Honneur du Dragon sera apprécié différemment selon les attentes, l’action tient largement ses promesses. Les combats sont tout simplement monumentaux, surpassant ceux d’Ong Bak sans toutefois les imiter. Le pari est donc gagné : pour sa seconde collaboration avec Tony Jaa, Prachya Pinkaew s’affirme non plus seulement en tant que faiseur de nouvelle sensation, mais en tant que réalisateur de film d’action à part entière.

Elodie Leroy

Article publié le 7 février 2006 sur DVDRama.com et remanié le 7 avril 2015

Ci-dessous, nos photos de Tony Jaa prises au Festival du Film de Deauville en 2004 (pour utiliser ces photos, merci de nous prévenir et de nous créditer):

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