‘Dream Home’ : entre slasher et thriller social

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Présenté en compétition au Festival du Film Fantastique de Gérardmer 2011, Dream Home se définit comme un mélange insolite entre deux genres a priori étrangers : le drame social et le slasher. Le résultat, d’une violence graphique extrêmement gore mais aussi doté d’une charge émotionnelle étonnante, vient confirmer tout le bien que l’on pensait de ce cinéaste qui n’a pas froid aux yeux.

Pang Ho Cheung fait partie des rares cinéastes, aujourd’hui à Hong Kong, à réfléchir sur la société hongkongaise à travers un cinéma revendiquant sa cible grand public. Sa filmographie est parsemée d’objets parfois inaboutis, mais toujours intéressants. En 2001, You Shoot, I Shoot parodiait le milieu des tueurs et envoyait quelques piques à l’industrie du cinéma, le tout sur font de crise financière. En 2003, Men Suddenly in Black voyait une bande d’époux infidèles faire une virée pittoresque dans les bordels de Hong Kong, le tout en détournant les codes narratifs et visuels du polar. Certainement le plus « auteurisant » de sa filmographie, A.V. (2005) racontait à grand renfort de dialogues hilarants le périple d’un tournage orchestré par une bande de jeunes avec une actrice du cinéma porno nippon. Dans Exodus (2007), le cinéaste puisait directement dans l’atmosphère angoissante des classiques de Brian De Palma pour mettre en scène une guerre des sexes sans merci, dans lequel le fantasme de persécution des anti-féministes prenait vie de manière cathartique. Plus sage, plus mineur, Love in a Puff (2010) jouait tout de même la carte de la comédie romantique pour s’attaquer non sans une certaine insolence à la loi anti-tabac.

A travers les méfaits d’une femme désespérée qui se mue en tueuse psychopathe, Dream Home s’attaque à un sujet ambitieux : la crise immobilière qui sévit à Hong Kong depuis quelques années. Pour rappel, rien que la crise de 1997 avait vu les prix de l’immobilier flamber de 15% dans l’ex-colonie britannique, qui n’est autre que la ville où le titre de propriétaire coûte le plus cher par rapport au salaire des habitants dans le monde entier. Une crise qui perdure encore à l’heure actuelle : entre 2007 et 2009, les prix ont encore augmenté de 50% suite à la baisse des taux d’intérêt et de l’arrivée en masse d’acheteurs fortunés venus du continent chinois.

Aujourd’hui, Hong-Kong doit encore compter avec l’arrivée des subprimes, une conséquence du resserrement du crédit immobilier décrété par le gouvernement afin de mettre un terme aux spéculations effrénées. Ces deux dernières années, la titrisation des créances par les banques est passée de 0 à 400 milliards de dollars dans le secteur… Dans ce contexte dramatique, les habitants hongkongais désespèrent de devenir propriétaires. C’est à partir de ce postulat bien réel que Pang Ho Cheung signe Dream Home, dont l’intrigue se situe juste avant l’éclatement du scandale des subprimes aux Etats-Unis.

Dream Home affiche tout de suite la couleur avec une scène choc. Ou plutôt deux. Tandis que le générique balance les chiffres alarmants reflétant la situation économique, un gardien d’immeuble est odieusement assassiné dans son logis. Le cadre et les intentions sont plantés. Le contexte n’a nullement valeur d’accessoire dans le film et nous est présenté comme propice à développer un certain cynisme chez le quidam. C’est exactement ce qui se produit au centuple avec Cheng Lai Sheung, une jeune femme a priori comme les autres. Issue d’un milieu simple, obligée de prendre à sa charge son père malade, la jeune femme est prête à tout pour acquérir l’appartement de ses rêves. A tout. Un bel appartement, certes, surtout dans une ville où l’espace manque cruellement à l’appel pour l’habitant, mais pas non plus un appartement de luxe à proprement parler. Mais lorsque Cheng Lai Sheung se retrouve évincée de la vente, elle tombe dans un délire qui la rendra responsable d’un véritable carnage. Une fois la machine lancée, les crimes s’enchaînent jusqu’à atteindre une folie meurtrière jusqu’au-boutiste.

Avec Dream Home, Pang Ho Cheung réhabilite la catégorie III à Hong Kong et signe son meilleur film à ce jour, le plus maîtrisé tant sur le plan de la mise en scène que de la dramaturgie. Le tour de force consiste à accumuler les meurtres en respectant les codes du slasher tout en dressant un tableau social pertinent et franchement d’actualité, auquel il faut ajouter un portrait de femme ahurissant interprétée par Josie Ho (Exilés). Au passage, il est rare de voir un rôle féminin de cette mesure dans un film de genre hongkongais, les cinéastes œuvrant dans le cinéma grand public (autre que la comédie romantique) se cantonnant à dépeindre des univers de mecs. Aussi impitoyable que sanguinaire, Cheng Lai Sheung fait peur, très peur. Pourtant, les flash-back dévoilant peu à peu son histoire – son enfance dans une cité miteuse, ses jeux avec son voisin, son passage douloureux à l’âge adulte, sa relation avec son père (Norman Chu, méconnaissable) – la rendent étonnamment touchante, teintant le récit d’une certaine mélancolie, ce qui vient indubitablement ajouter au trouble suscité par le drame.

Ce qui n’empêche pas Pang Ho Cheung de distiller, au milieu de cette boucherie, un humour mordant à travers les multiples scènes de tuerie, d’une violence inouïe et rivalisant d’inventivité en dynamitant au passage quelques tabous (exécution d’une femme enceinte, castration d’un homme en plein coït sous substance, tout y passe). L’extermination d’une bande de jeunes junkies s’impose à ce titre comme un beau moment d’anthologie, entre effusions d’hémoglobine bien trouvées, dialogues hilarants et retournements de situation improbables.

Il est évident que Pang Ho Cheung ne cherche pas à encourager la violence pour répondre au contexte de crise financière. Outre un excellent film de divertissement, avec une bonne dose de fun, on peut voir Dream Home comme une représentation disproportionnée du désespoir du citoyen, ou encore, si l’on inverse les rôles, comme une expression d’une autre forme de violence, celle exercée par des créanciers sans foi ni loi qui cannibalisent le citoyen à faible revenu. Une société monstrueuse qui engendre des monstres. Pang Ho Cheung choque, traumatise même, et n’hésite pas à déstabiliser le spectateur avec des ruptures de ton imprévisibles sans jamais perdre de vue la cohérence de son récit.

Car le clou du spectacle est peut-être bien le dénouement du film, qui dévoile la véritable teneur du plan de Cheng Lai Sheung. Un plan qui a tout à voir avec le contexte décrit en toile de fond. La preuve qu’un slasher peut se révéler intelligent et réfléchi sans témoigner pour autant d’un mépris prétentieux du genre – d’un bout à l’autre, le cinéaste assume pleinement le versant slasher du film. On s’amuse et on tremble.

Dream Home laisse d’ailleurs avec un sentiment étrange, voire dérangeant, celui de s’être diverti devant une tragédie immobilière à la fois touchante, absurde et glaçante, mais qui fait diaboliquement mouche. Dream Home vient aussi confirmer que Pang Ho Cheung est décidément le réalisateur le plus intéressant du moment dans l’ex-colonie britannique. Cerise sur le gâteau : l’affiche d’origine du film – Josie Ho langoureusement allongée sur une montagne de cadavres – a fait scandale à Hong Kong !

Elodie Leroy

Article publié sur Filmsactu.com le 28 janvier 2011

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