Dossier « Regard sur l’Asie » : ‘Bungee Jumping of their Own’, de Kim Dae Sung

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Dans le cade de la rubrique « Regard sur l’Asie », publiée sur Dvdrama.com., nous vous proposons de partir pour la Corée du Sud avec Bungee Jumping of their Own, un drame romantique surprenant signé Kim Dae Sung. En seconde partie, découvrez un sujet sur l’homosexualité dans le cinéma coréen. Ce texte fait suite à nos articles sur la comédie d’action coréenne Guns and Talks, de Jang Jin, sur le drame chinois Jade Goddess of Mercy, de Ann Hui, et sur le thriller horrifique japonais The Neighbor n°13, de Yasuo Inoue,

Si l’on se fie aux quarante-cinq premières minutes de Bungee Jumping of their Own, on pourra aisément confondre ce premier long métrage de Kim Dae Sung, ancien collaborateur d’Im Kwon Taek, avec une simple comédie romantique narrant les amours de deux jeunes étudiants des années 80. Simple comédie romantique, ou presque. Si anodins soient-ils au premier abord, les moments partagés par In-Woo (Lee Byung Hun) et Tae-Hee (Lee Eun Ju) possèdent d’emblée une simplicité et une sincérité réjouissantes, qui confèrent à leur histoire une dimension étrangement éternelle.

Ponctuée de moments aussi touchants que désopilants, cette première partie n’en utilise pas moins une imagerie romantique typiquement coréenne : les deux amoureux côte à côte sous un parapluie, le jeune homme nouant les lacets de sa bien-aimée…

Pourtant, la romance brille dans ses instants les plus intimistes. Alors que les deux jeunes gens dévoilent tour à tour leur vulnérabilité, le mélange de comédie et d’émotion atteint son pic dans la scène de leur première nuit passée ensemble. Celle-ci débute dans l’embarras le plus hilarant (plan-séquence mémorable au cours duquel In-Woo est pris de hoquets dans la chambre d’hôtel) pour se finir sur une étreinte attendrissante. Soutenue par une réalisation classieuse mais sans artifice, cette première partie prépare joliment le terrain pour une suite inattendue.

L’émotion des premiers émois amoureux laisse subtilement la place à la nostalgie sans que l’on ait pu saisir exactement où s’opérait la transition. Peut-être se fait-elle lorsque Bungee Jumping of their Own, dont la première partie se déroulait au début des années 80, fait un bond dans le temps pour nous mener dans les années 2000, après la séquence de la gare où le jeune homme, sur le point de partir, attend son amante qui ne viendra jamais. Mais peut-être cette mélancolie imprégnait-elle déjà le récit auparavant.

Quoiqu’il en soit, alors que la liaison entre In-Woo et Tae-Hee ne faisait que commencer, on retrouve l’étudiant timide et gauche dix-sept ans plus tard, métamorphosé en professeur respirant l’assurance, prônant le respect des individus et la confiance mutuelle. Qu’est devenue la jeune étudiante en arts plastiques ? Le mystère plane sur l’issue de leur histoire passée, un mystère à peine levé le temps d’une valse au cours d’un flash back musical et mélancolique.

Comme beaucoup de belles histoires d’amour coréennes, Bungee Jumping of their Own flirte avec le mélodrame – une tradition qui dominait le cinéma sud-coréen jusqu’au renouveau des années 90. Mais c’est un mélodrame peu banal qui se déroule devant nos yeux, lesquels s’ouvrent de plus en plus grands à mesure que le réalisateur dévoile ses véritables intentions. La vie d’In-Woo va basculer – et le film avec – lorsque le jeune homme fera la connaissance de l’un de ses élèves, un certain Hyun-Bin (Yeo Hyun Su).

Âgé seulement de dix-sept ans, Hyun-Bin lui rappelle étrangement son ancienne petite amie Tae-Hee ! Marié et père de famille, respecté de tous, ce professeur bien sous tous rapports se retrouve soudainement pris d’une passion amoureuse incontrôlable pour le jeune garçon et entre dans une véritable crise identitaire. Comment expliquer ce revirement ? Il serait dommage d’en révéler plus. Nous dévoilerons seulement une chose : la critique sociale réalisée par Kim Dae Sung à travers ce film est sans appel.

Peu à peu, alors que la rumeur des rapports ambigus entre In-Woo et le jeune garçon se répand, le professeur va tout perdre. Au cours de sa descente aux enfers, il se heurtera aux préjugés dans ce qu’ils ont de plus vils puisque l’homosexualité est alors, au sein de la société, assimilé à la déviance voire à la maladie (l’allusion au sida, atroce).

Il y a bel et bien deux films en un dans Bungee Jumping of their Own, le tour de force résidant dans la manière dont Kim Dae Sung utilise les conventions classiques du mélodrame pour opérer une dénonciation virulente de la manière dont ceux qui n’entrent pas dans le moule, même s’ils n’ont encore rien fait (la chute d’Inwoo débute par une rumeur), sont mis au ban de la société.

Pourtant, si In-Woo est bel et bien victime dans cette histoire, le traitement du personnage demeure nuancé et son comportement n’est pas dénué de quelques égarements. Étrangement, alors que la première partie laisser présager d’un mélodrame typiquement coréen, cette seconde partie évite les débordements lacrymaux et joue la carte de la sobriété. Tout comme certaines choses doivent rester cachées dans la société coréenne, Kim Dae Sung utilise parfois le hors champ pour appuyer les moments les plus dérangeants, comme dans la scène de viol conjugal où l’action se déroule en dehors du cadre, ce qui lui confère d’autant plus de force. Saisissant l’émotion avec finesse, il filme aussi les contacts interdits avec sensualité comme dans ce superbe plan où la main d’In-Woo, hésitante, effleure les cheveux de Hyun-Bin à son insu.

Trouvant ici l’un de ses meilleurs rôles, Lee Byung Hun (A Bittersweet Life) nous livre une interprétation tout simplement remarquable. Il révèle au début du film des aptitudes de comique insoupçonnées, pour exprimer ensuite avec pudeur et sensibilité les tourments d’In-Woo, poignant dans ses moments de faiblesse comme dans ses actes les moins reluisants.

Toutes aussi brillantes sont les prestations de la comédienne Lee Eun Ju (Frères de Sang), qui met son regard profond et pétillant au service de la jeune Tae-Hee, et Yeo Hyun Su (Holiday), révélation du film dans un rôle ambigu et attachant.

A l’époque de sa sortie, Bungee Jumping of their Own faisait date en s’attaquant à un tabou social dans une production visiblement destinée a priori à un large public, du moins si l’on en croit le casting. Le débat consistera à déterminer si Bungee Jumping of their Own va jusqu’au bout de son idée en utilisant le prétexte d’une histoire d’amour hétérosexuelle pour développer son propos…

Notre interprétation sur ce parti pris ? A un public alors peu habitué au sujet, Kim Dae Sung transmet un message fort, qui s’exprime pleinement dans le final du film : quelque soit les sexes des protagonistes, toutes les histoires d’amour sont belles.

L’après Bungee Jumping of their own : l’homosexualité dans le cinéma sud-coréen

Comme toutes les œuvres bousculant des tabous, Bungee Jumping of their Own a déclenché des controverses en Corée du Sud. A l’époque de sa sortie, peu de films se risquaient encore à évoquer l’homosexualité. On citera parmi eux le magnifique Memento Mori, réalisé en 1999 par Kim Tae Yong & Min Gyu-Dong, et qui abordait le sujet de manière explicite à travers une histoire bouleversante entre deux lycéennes. Destinée à devenir le fantôme qui hante les couloirs de l’établissement, la jeune fille interprétée par Park Ye-Jin pouvait être perçue comme une homosexuelle. L’autre adolescente (Lee Yung Jin) découvrait ses premiers émois avec une fille avant de passer à l’âge adulte, ce qui, selon la morale de l’époque, ne pouvait se faire à travers le contact avec un homme. Une troisième jeune fille incarnée par Kim Min Sun leur vouait toutefois une fascination des plus ambiguës.

La même année sortait le thriller angoissant La 6e Victime (Jang Yun Hyun), dans lequel deux jeunes femmes entretenaient une liaison homosexuelle associée à des actes diaboliques. On y retrouvait le même schéma de la femme jouant sur les deux tableaux et brisant le cœur de son amie homosexuelle. La première était bien sûr la plus perverse – elle trahissait les deux bords – tandis que l’autre devait nécessairement être plaquée voire disparaître. Si l’œuvre comportait bien d’autres qualités, elle était loin de jouer en la faveur de la lutte contre l’homophobie, utilisant l’homosexualité féminine pour accentuer la dimension malsaine de l’histoire. L’entreprise était cependant osée à cette époque, comme pouvait l’être un Basic Instinct aux Etats-Unis en 1992 – les triangles amoureux des deux films obéissent d’ailleurs au même canevas.

On comprend aisément ce que le parti pris de Bungee Jumping of their Own, qui mise sur un casting de stars et joue au premier abord la carte du mélodrame traditionnel, a d’audacieux. D’autant que cette fois, il s’agit d’homosexualité masculine, ce qui soulève encore d’autres questions. En effet, depuis l’apparition de la « nouvelle vague » coréenne à la fin des années 90, force est de constater que les films remportant les succès les plus impressionnants valorisaient pour la plupart les valeurs guerrières et l’amitié « virile » (Friend, Frères de Sang, Silmido). Si Bungee Jumping of their Own donne lieu à des controverses lors de sa sortie en salles en février 2001, sa force est certainement d’avoir su transmettre un message fort de tolérance sans pour autant brusquer un spectateur encore plein de préjugés. Le pari est réussi puisque le film attire alors presque 950 000 personnes dans les salles.

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MEMENTO MORI

La critique salue elle aussi l’œuvre de Kim Dae Sung et les prix se bousculent : prix du scénario et prix du meilleur espoir masculin (Yeo Hyun Su) au Paeksang Art Awards, prix du meilleur scénario et du meilleur réalisateur débutant aux Blue Dragon Film Festival, prix du scénario au Grand Bell Awards. Une belle victoire pour Kim Dae Sung, réalisateur et scénariste du film – son premier long métrage. Bungee Jumping of their Own a d’ailleurs eu son rôle à jouer dans l’accession de Lee Byung Hun au statut d’idole du public japonais, comme nous l’avions développé dans le récent portrait de l’acteur (au Japon, il existe des figurines de son personnage, In-Woo).

Depuis, d’autres productions évoquant de près ou de loin l’homosexualité ont vu le jour, avec toujours une différence de traitement selon que le sexe de ses protagonistes. Le film indépendant Road Movie (Kim In Sik) aborde le sujet de manière frontale, sans ajout d’effet mélodramatique, et dresse le portrait de trois personnages un peu paumés, dont un homosexuel rejeté par sa famille. Interprété par Hwang Jung Min, ce personnage renvoie par la même occasion une image de l’homme coréen tendre et passionné, qui s’oppose radicalement à celle du faux calme toujours prêt à partir bastonner, représentation prévalant dans nombre de films destinés à un public masculin.

ROAD MOVIE

Après le triangle amoureux formé par un homme et deux femmes dans Bizarre Love Triangle (Lee My Young) en 2002, l’année 2004 marque un retour en arrière des mentalités avec le thriller The Scarlet Letter (Daniel Byun Hyuk), dernier film de l’actrice Lee Eun Ju (Bungee Jumping of their Own), et pas des moindres puisque la comédienne se voyait vernie d’un rôle traumatisant qui l’obligeait à partager avec l’acteur Han Suk Gyu l’une des scènes les plus insoutenables jamais vue dans un film coréen. Si le film possède d’incontestables qualités (ambiance visuelle et sonore réussie, psychologie des personnages crédible), on retrouve les idées motrices déjà véhiculées dans La 6e Victime, à savoir l’idée que les deux femmes impliquées dans la relation homosexuelle n’ont pas les mêmes aspirations, et surtout l’instrumentalisation de la liaison pour apporter du piment à un érotisme destiné au regard masculin.

Lee Jun Ki dans THE KING AND THE CLOWN

Il aura fallu attendre 2005 avec le phénomène The King and the Clown (Lee Joon Ik) pour que le débat soit relancé à l’échelle nationale. Le retentissement sidérant de ce film – alors le plus gros succès de tous les temps en Corée – contredit tout ce que l’on pensait des critères nécessaires pour créer un hit au box-office. En plus de ne miser sur aucune star locale (les choses ont bien sûr changé depuis), The King and the Clown joue clairement la carte de l’homo-érotisme à travers la relation trouble qui nait entre le roi (Jung Jin Young) et le clown dont il s’entiche, le désormais célèbre Gong-Gil (Lee Jun Ki). Un film qui aura au passage propulsé l’acteur Lee Jun Ki, devenu un véritable sex symbol auprès du public… féminin !

Le succès parallèle de Brokeback Mountain de Ang Lee n’a fait qu’accentuer le phénomène. Et même s’il faut plus de quelques films pour changer le monde, The King and the Clown en a fait réfléchir plus d’un.

Elodie Leroy

Dossier publié le 1er juin 2006 sur DVDRama.com, dans le cadre de la rubrique « Regard sur l’Asie »

 

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