Critique : ‘Casshern’, de Kazuaki Kiriya

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En surchargeant Casshern d’effets en tout genre d’un goût plus que douteux que le contenu pseudo-philosophique éculé ne vient guère rattraper, Kazuaki Kirya échoue à faire de son film le sympathique divertissement qu’il aurait pu prétendre à être, à défaut de révolutionner la science-fiction. Porter une esthétique manga à l’écran n’est pas chose aisée et n’est pas Ryuhei Kitamura qui veut.

L’action de Casshern prend place à la fin du 21ème siècle, après 50 années d’une guerre sans merci qui voit le régime autoritaire de la Fédération Orientale triompher successivement d’Europa et d’Eurasia. Mais une petite faction en Eurasia n’a pas l’intention de se laisser dominer et s’organise au sein de la Zone Seven. C’est là que le généticien Kôtaro Azuma (Akira Terao) parvient à mettre en place un traitement révolutionnaire fondé sur les « neo-cells » destinées à aider les blessés et qui sait, ramener les morts à la vie. La volonté secrète de Azuma est en réalité de guérir sa femme Midori, atteinte d’une maladie incurable. Or pendant ce temps, son fils Tetsuya (Yusuke Iseya), s’est engagé dans le conflit visant à détruire tous les opposants à la Fédération Orientale, pour le plus grand malheur de ses parents et de sa fiancée (Kumiko Aso) puisqu’il finit tué au combat…

C’est sur ce postulat passablement attrayant que démarre Casshern, premier long métrage d’un transfuge du clip vidéo nommé Kazuaki Kirya. Si le Japon s’est fait une spécialité des chefs-d’œuvre d’anticipation révolutionnaires par le biais de l’animation depuis plus d’une quinzaine d’années, chefs-d’œuvre parmi lesquels on citera les incontournables Akira (Katsuhiro Otomo, 1988), Ghost in the Shell (1995) et sa suite Ghost in the Shell 2: Innocence (Mamoru Oshii, 2004) ou Jin-Roh (Hiroyuki Okiura, 1998), il semble que l’archipel ait tardé à nous livrer leur pendants live.

En effet, en moins de temps qu’il n’aura fallu pour le dire, c’est la Corée qui a pris les devants avec deux longs-métrages traditionnels, Yesterday (Jeon Yun Su, 2002) et Natural City (Min Byung Chun, 2003), ainsi qu’un film d’animation remarqué, Wonderful Days (Kim Moon Saeng, 2003). Certes, il y eut Avalon en 2000, qui permit une fois de plus à Mamoru Oshii d’affirmer son talent de visionnaire. L’une des grandes réussites d’Avalon consistait justement à ne pas se contenter d’imiter l’animation mais à créer un univers visuel totalement original et cohérent exploitant pleinement les technologies traditionnelles et numériques.

Casshern tente évidemment de jouer dans la même cour. Cependant, le moins que l’on puisse dire est que si l’atmosphère visuelle du film est pour le moins originale, elle manque cruellement de cohérence. Il n’est d’ailleurs pas trop osé de déclarer qu’il nous aura rarement été donné d’assister à pareille cacophonie visuelle et narrative.

Si tout semble aller à peu près durant les premières vingt minutes, c’est-à-dire jusqu’à ce que le généticien Azuma ne ramène accidentellement à la vie un nombre incalculable de mutants sacrifiés au profit du genre humain dans ce qui reste comme la seule scène réussie du film tout entier, les choses se corsent dès que lesdits mutants commencent à s’organiser autour d’un chef (Toshiaki Karasawa) qui se métamorphose sous nos yeux en Rutger Hauer japonais sorti tout droit de Blade Runner.

Il n’est pas le seul : enragés contre les humains ignobles qui n’ont cessé de se servir d’eux, les proches comparses du leader adoptent eux aussi un look définitif, rivalisant de ridicule dans des accoutrements qui, s’ils font la joie des amateurs de manga dans les œuvres d’animation, passent décidément très mal à l’écran (quoique Ryuhei Kitamura aurait peut-être réussi à nous faire avaler ça). Ces mutants très fashion décident de passer à l’attaque à l’aide d’une armée de robots.

Mais c’est compter sans Tetsuya qui revient à la vie dans la peau et l’amure invincible du sauveur de l’humanité, le Casshern tant attendu. Certes, ce dernier parvient à mettre la pâtée aux envahisseurs durant les deux ou trois premiers affrontements, mais il passe le restant du film à se traîner parterre en loques, son rutilant costume très rapidement tâché de boue dès lors qu’il se mesure à Brai, le chef des mutants.

Tetsuya est accompagné en toutes circonstances de sa tendre fiancée qui passe le plus clair de son temps les bras ballants et l’air béat, débitant de temps à autres quelques profonds questionnements du genre « mais pourquoi les hommes se font-ils la guerre ? ». On notera au passage qu’elle parvient à traverser toutes les multiples explosions et cataclysmes qui jalonnent le film sans que sa robe du soir ne soit un seul instant abîmée ! Un véritable tour de force.

L’autre femme marquante du film, Midori, arbore d’ailleurs le même genre de tenue, à croire que l’élégance mondaine constitue l’uniforme imposé pour ces dames afin de survivre dans l’univers de fin du monde de Casshern.

Au-delà des partis pris scénaristiques simplistes et des invraisemblances gênantes qui décrédibilisent la logique interne du film, le défaut le plus rédhibitoire de Casshern réside incontestablement dans la forme. Kazuaki Kirya, dont l’implication sur le film concerne aussi le scénario, la photographie et le montage, peut s’enorgueillir d’avoir créé un style visuel absolument unique : on n’a effectivement jamais vu ça. Chaque plan a été retravaillé digitalement pour un résultat proprement épouvantable dont on espère ne jamais plus retrouver la trace dans les futures œuvres de science-fiction du Japon et d’ailleurs.

Les successions épileptiques de plans sans queue ni tête qui tiennent lieu de scènes d’action sont rehaussées de couleurs saturées à l’extrême, couleurs susceptibles de changer du tout au tout au plan suivant. Une scène peut débuter dans les tons rouges pour virer au vert l’instant d’après, puis carrément au noir et blanc. Autant dire que nos pauvres yeux sont soumis à rude épreuve, quand ils ne sont pas littéralement explosés par les tons rouges, jaunes, bleus ou verts criards qui surgissent ici et là aux quatre coins de l’écran.

Pour renforcer le caractère dramatique de certaines scènes, le réalisateur a l’étrange idée d’utiliser un noir et blanc sale au grain épais, procédé qui nous amène rapidement à nous interroger sur l’ensemble du film dont on croirait parfois qu’il a été entièrement tourné ainsi puis colorisé au petit bonheur par-dessus, sans aucun souci de respecter l’harmonie fondamentale des couleurs.

En dépit d’un casting prometteur qui inclut Yusuke Iseya (Afterlife, Distance), Kumiko Aso (Red Shadow), Akira Terao (Ran) et même Susumu Terajima dans un petit rôle, la bouillie qu’est Casshern ne permet à aucun talent de s’exprimer véritablement. Les comédiens, si doués soient-ils, jouent étonnamment mal et c’est avec un pincement au cœur qu’on les regarde s’enfoncer chaque seconde davantage.

Caroline Leroy

Article publié sur DVDRama.com le 3 mai 2005

 

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