Critique : ‘Conte de Cinéma’, de Hong Sang Soo

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Conte de cinéma est le sixième film du réalisateur coréen Hong Sang Soo. Fidèle à ses obsessions, le cinéaste met en scène une femme et deux hommes dans un étrange triangle amoureux où fiction et réalité se confondent, défiant toute chronologie. Sans atteindre la grâce de ses deux précédents films, Hong Sang Soo réalise avec Conte de cinéma une nouvelle œuvre introspective et sensible qui résonne parfois comme un cri de détresse.

A Séoul, un étudiant suicidaire s’éprend d’une jeune fille et décide de passer sa dernière nuit avec elle. Lorsqu’il lui expose ses intentions, il s’aperçoit que contre toute attente, elle accepte de le suivre dans son geste. Les deux jeunes gens vont se mettre en quête d’un moyen pour mener à bien ce double suicide… En parallèle, l’histoire d’un homme, Tongsu, qui au sortir d’une projection de cinéma aborde l’actrice principale du film qu’il reconnaît par hasard.

Comme c’est le cas dans Turning Gate et La Femme est l’avenir de l’homme, Conte de cinéma s’articule autour de deux parties distinctes amenées à se chevaucher plus tôt qu’on ne le croit. La première partie, c’est le film dans le film. Le jeune héros de l’œuvre projetée dans le cadre de la rétrospective d’un cinéaste mourant n’a que dix-neuf ans et décide de mettre fin à ses jours. Tongsu, le spectateur du film, a dépassé la trentaine mais il sort bouleversé de la séance, et ce d’autant plus qu’il a toujours conçu une grande admiration teintée de jalousie pour le réalisateur.

La jonction la plus évidente entre le monde de la fiction (le jeune homme suicidaire) et celui du réel (l’homme adulte en perte de repères) se fait bien sûr par l’intermédiaire de la femme (Uhm Ji Won), à la fois présente en tant qu’actrice dans le film et en tant que personne dans le réel. Le personnage qu’elle joue dans le film porte d’ailleurs son véritable nom. Elle est ainsi amenée à apaiser la souffrance du jeune homme de la fiction puis à recevoir « en vrai » les épanchements de Tongsu qui la presse désespérément de l’écouter et de répondre à ses avances.

Hong Sang Soo se livre donc à un jeu de miroirs dont il semble familier mais qui continue d’émerveiller le spectateur tant les scènes se font écho naturellement, dans une sorte de paisible harmonie où la douleur menace d’éclater à tout instant.

Dans le rôle de Tongsu, on retrouve avec plaisir l’excellent Kim Sang Kyung, acteur principal de Turning Gate dans lequel il promenait déjà sa dégaine nonchalante et son air perdu. Dans Conte de cinéma, il n’hésite pas une fois de plus à rentrer dans la peau d’un personnage dépassé par les événements, que la vie a rendu peu amène et fréquentable. Tongsu est incapable de satisfaire les autres et ignore constamment où ses pas vont le mener. Lunatique, immature et indécis, il semble condamné à faire le vide autour de lui.

Le jeune homme de la fiction, incarné par Lee Ki Woo, apparaît donc à la fois comme une version sublimée de Tongsu et comme ce que celui-ci est contraint de revivre éternellement puisque le film peut être joué à l’infini. Au contraire, la jeune fille comme l’actrice qui l’incarne finissent tôt ou tard par aller résolument de l’avant afin de vivre leur vie. Uhm Ji Won accomplit la performance remarquable de se rendre crédible dans deux rôles espacés par plus de dix ans d’âge.

L’exceptionnelle direction d’acteurs qui caractérise toute l’œuvre de Hong Sang Soo fait aussi la force de ce Conte de cinéma. Cependant, en privilégiant les scènes plus courtes parcourues de zooms de temps à autres au lieu des longs plans-séquences statiques qu’il semblait affectionner auparavant, le réalisateur rend certes son film plus immédiatement accessible dans la forme, mais perd un peu en profondeur et en émotion.

Sans ajouter de pierre essentielle à l’édifice d’une filmographie passionnante, Conte de cinéma reste un beau film de Hong Sang Soo, parfois drôle et souvent touchant, à découvrir quoi qu’il en soit.

Caroline Leroy

Article publié sur DVDRama.com le 19 octobre 2005

> Retrouvez ici l’interview du réalisateur Hong Sang Soo

 

 

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