Critique : ‘Dog Bite Dog’, de Soi Cheang

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Ce n’est que justice. Dog Bite Dog, le formidable film de Soi Cheang, était couronné du prix Action Asia lors de l’édition 2007 du Festival du Film Asiatique de Deauville, face à une bien belle concurrence. Un choix légitime qui n’en reste pas moins audacieux, tant ce long métrage parfaitement nihiliste étale de folie destructrice durant près de deux heures de chasse à l’homme aussi captivantes qu’éprouvantes. Ne passez surtout pas votre chemin, il s’agit là bel et bien de l’un des plus beaux films que nous ait offerts le cinéma de Hong Kong depuis longtemps.

Après avoir exécuté un important contrat, un jeune tueur à gages cambodgien s’apprête à prendre le large lorsqu’il se fait repérer par la police de Hong Kong dans un lieu public. Privé d’échappatoire, il prend en otage l’un des policiers et finit par l’exécuter sous l’œil horrifié de son jeune coéquipier. Ce dernier n’aura de cesse de retrouver cet assassin insaisissable…

On n’avait pas vu ça depuis des années en matière de polar à Hong Kong, sinon jamais. Le genre a certes connu une nouvelle jeunesse depuis la fin des années 90 grâce à Johnnie To, qui s’est imposé à l’étranger comme le maître en la matière depuis The Mission en 1999, talonné de près par le duo Andrew Lau / Alan Mak et le carton de la trilogie Infernal Affairs (2002-2003) . Il ne sont pas les seuls : l’acteur vétéran de la Shaw Brothers, Derek Yee, se distinguait en la matière en 2004 avec One Nite in Mongkok, beau film dont la tonalité sombre et triste était contrebalancée par l’innocence du couple Daniel Wu / Cecilia Cheung, tandis que Wilson Yip frappait fort un an plus tard avec le très culte SPL, qui voyait Donnie Yen affronter Sammo Hung dans un duel sans merci.

Parmi les petits nouveaux, Wong Ching-Po avait réussi à se frayer un chemin avec succès en signant La Voie du Jiang Hu, polar atmosphérique reposant lui aussi sur un choc de personnalités – Andy Lau et Jacky Cheung, en l’occurrence. Pourtant, aucun de ces films, à l’exception peut-être de One Nite in Mongkok, n’échappait à une certaine stylisation plus ou moins affirmée, si brillants fussent-ils. Et c’est précisément sur ce point non négligeable que Soi Cheang se distingue radicalement de ses prédécesseurs, en ne donnant jamais aucune excuse au spectateur pour jubiler devant la déferlante de violence qui lui explose à la figure. Sauvage jusqu’au bout des griffes, Dog Bite Dog n’est jamais « cool ».

En cherchant un peu plus loin, on serait davantage tenté de rapprocher cette œuvre coup de poing des polars secs de la fin des années 80 / début des années 90 (The Big Heat de Ringo Lam, O.C.T.B. de Kirk Wong) dont elle emprunte l’énergie brute et la cruauté sans concession. Mais là encore, on est finalement loin du compte. Le film de Soi Cheang se distingue par le réalisme presque organique de son image, dont l’esthétique crade envoûte et répugne à la fois – on pourrait presque sentir la sueur suinter des pores de la peau des personnages, mêlée à l’odeur de sang poisseux.

Le traitement nuancé des personnages joue sur la même ambivalence, à travers les parcours inverses de Pang (Edison Chen) et de Wai (Sam Lee), respectivement chien méchant et représentant zélé des forces de l’ordre. Tandis que le premier, élevé comme un animal féroce, découvre par hasard l’humanité qui sommeillait en lui au contact d’une jeune fille simple d’esprit (Pei Weiying ou « Pei Pei »), le deuxième entame une descente aux enfers irréversible, contaminant ce faisant ses collègues et amis qui se voient progressivement entraînés dans sa chute.

L’obsession du jeune flic pour le tueur insaisissable, la confusion qui s’opère peu à peu entre le chasseur et sa proie ne sont pas sans rappeler un certain Chien Enragé, classique du polar noir signé Akira Kurosawa, auquel Dog Bite Dog rend directement hommage à travers un prologue énigmatique qui semble extrait d’un documentaire sur les chiens sauvages. Comme pour mieux brouiller les pistes, le réalisateur nous introduit aussitôt après au personnage d’Edison Chen à travers un clin d’œil explicite à Danny the Dog, dont son film pourrait être perçu comme une variation trash, l’espace de quelques minutes.

L’ambiance oppressante de Dog Bite Dog ne tient pas seulement à sa splendide direction de la photographie, caractérisée par le travail exceptionnel effectué sur la lumière et sur les couleurs, froides pour la plupart (dominantes de gris, marron, verts et noirs), mais aussi au soin tout particulier apporté au son, fait rare et relativement récent dans le cinéma de Hong Kong. Alternant les silences et les vibrations de basse inquiétantes, le film maintient une tension permanente tout en plaçant sans cesse les personnages au premier plan. Pour remarquables qu’elles soient, image et bande sonore sont toujours mises au service du contenu et non l’inverse, le réalisateur prenant garde d’éradiquer toute touche glamour pour mieux nous immerger dans la tête malade de ces bêtes assoiffées de sang.

Entre les tortures diverses, les tabassages à n’en plus finir, les charcutages à l’arme blanche et les exécutions à main armée, le film repousse les limites du soutenable, et ce jusqu’à un final ahurissant de bestialité, qui aurait pu paraître grand-guignol entre d’autres mains, mais qui ne laissera ici personne indemne. Mieux, Soi Cheang, en s’adressant directement à la conscience du spectateur, parvient à instiller une émotion vraie au beau milieu de cet Enfer sur Terre, une émotion aussi viscérale que les atrocités commises par ses personnages et quête et/ou privés de repères.

Edison Chen, l’une des figures de proue de la jeune génération d’acteurs hongkongais, fait davantage que confirmer tout le bien qu’on pensait de lui après Infernal Affairs II : il est tout simplement méconnaissable, fantastique en animal autiste prêt à décimer toute la race humaine pour survivre. L’autre surprise, c’est bien sûr Sam Lee, que l’on a découvert il y a quelques années dans Made in Hong Kong (Fruit Chan) et qui nous avait plutôt habitués depuis à des rôles de rigolo de service plutôt qu’à des prestations de ce calibre. Autant être prévenu, Sam Lee fait très peur dans Dog Bite Dog, d’autant plus peur qu’à l’instar d’Edison Chen, il campe un personnage somme toute très… humain. Enfin, la jeune Pei Weiying est une vraie révélation, au point que l’on en viendrait presque à douter qu’elle joue. Bluffant.

C’est d’ailleurs ce dernier qualificatif qui vient à l’esprit après la vision de ce film à la noirceur cinglante, où les humains naissent et vivent sur des tas d’ordures, au milieu de la poussière qui va peu à peu envahir leur âme. Pas de doute, Dog Bite Dog est le film que l’on attendait, celui qui vient véritablement chambouler le paysage un peu trop calme du cinéma hongkongais de ces dernières années. Espérons qu’il ne sera pas le dernier.

Caroline Leroy

Article publié sur DVDRama.com le 9 avril 2007

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