Critique : ‘Our Town’, de Jeong Gil Yeong

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On a rarement vu film de serial killer aussi captivant depuis Seven. Pour son premier long métrage, Jeong Gil Yeong signe avec Our Town un thriller malsain et nihiliste qui questionne avec intelligence les pulsions meurtrières sommeillant en chaque être humain. Le scénario, construit comme un puzzle, met en jeu des personnages sombres dont les interactions, étonnamment dotées d’une charge émotionnelle, fascinent tout autant que la violence sauvage des scènes de meurtre. Une expérience dérangeante doublée d’une belle réussite formelle, affirmant Jeong Gil Yeong comme l’un des talents coréens les plus prometteurs du moment.

La bande annonce de Our Town était déjà un petit chef d’œuvre en soi. Sortie dans deux versions différentes, dont une censurée, elle distillait en un peu moins d’une minute et demi une atmosphère à la fois glauque et sauvage qui s’avère au final restituer fidèlement celle du film.

Our Town débute donc par une succession de meurtres épouvantables : les quatre victimes, trois femmes d’âges différents et une petite fille, sont retrouvées assassinées et crucifiées dans la rue. Pendant ce temps, Gyung Ju (Oh Man Seok), un écrivain raté qui noie ses frustrations dans l’alcool, sent monter en lui des pulsions meurtrières de plus en plus pressantes. Lorsque sa propriétaire l’humilie pour n’avoir pu payer son loyer, il bascule et l’assassine, avant de maquiller son acte en imitant le mode opératoire du serial killer. Mais ce dernier ne tarde pas à comprendre qui est son copycat.

Plutôt que de centrer l’intrigue sur l’enquête policière menant traditionnellement à la découverte du criminel, Jeong Gil Yeong déconstruit d’emblée le schéma classique du polar en dévoilant presque immédiatement qui fait quoi. Ainsi, lorsque Gyung Ju commet son crime, l’identité du véritable serial killer apparaît au grand jour quelques séquences plus loin, tandis que l’inspecteur chargé de l’affaire, Jae Shin (Lee Seon Gyun), s’avère justement être un ami de Gyung Ju. S’engage alors un petit jeu pervers du chat et de la souris entre les trois hommes, un duel à trois psychologique qui questionne le monstre sommeillant en chaque être humain mais aussi les fines frontières qui séparent le simple fantasme de tuer avec la pulsion meurtrière et bien sûr le passage à l’acte.

Le titre, Our Town (Uri Dongne étant parfois traduit Our Neighborhood), suggère que cette sombre histoire pourrait se produire n’importe où, y compris dans notre voisinage, la ville dans laquelle le film plante son décor n’étant d’ailleurs jamais nommée. Le « our » sous-tend aussi l’idée qu’il existe toujours une connexion entre les actes des uns et des autres dans une même communauté, un concept qui occupe une place centrale dans le film.

Car l’intérêt de celui-ci ne réside pas vraiment dans sa dimension policière mais bel et bien dans les interactions complexes qu’entretiennent les trois hommes et qui se dévoilent au travers de flashback jouant habilement sur les différences de perception. Des souvenirs teintés de sang et de larmes réveillés par cette affaire aussi sordide qu’étrange et venant brouiller les pistes. Parce qu’ils ont du sang sur les mains, les personnages du film sont tous des anti-héros et aucune tentative n’est faite de nous les rendre sympathiques, y compris lorsqu’ils révèlent pour deux d’entre eux un énorme problème avec l’autre sexe. Ce qui n’empêche pas des sentiments forts d’émerger de cette intrigue à tiroirs diaboliquement bien construite, autant d’émotions troubles agissant au sein de ce triangle singulier comme moteur d’une violence à forte connotation sexuelle.

S’il mêle habilement le genre du thriller horrifique avec celui du drame en introduisant une dimension sentimentale toute coréenne, le film de Jeong Gil Yeong n’est pas pour autant une énième histoire de quête de rédemption et s’impose avant tout comme un monument de noirceur. D’ailleurs, là où Our Town frappe fort, c’est lorsque l’acte même du meurtre est véritablement mis en scène, et il l’est avec une violence aussi sèche et tétanisante que dans un Sympathy for Mr Vengeance, sauf que la fascination semble porter non pas sur la mort de la victime mais sur la jouissance qui traverse le tueur à ce moment précis. L’horreur s’accompagne d’une photographie élégante et d’une mise en scène tout en fluidité, instillant aux visions de la mort une poésie lugubre qui rappelle celle des scènes de crime de Se7en. Il n’est d’ailleurs pas abusif de voir une discrète référence au film de David Fincher dans la dimension mystique introduite par la posture de crucifixion des corps des victimes.

Comme l’aurait fait son confrère Park Chan Wook, Jeong Gil Yeong va jusqu’au bout de son idée et ne cède pas à la tentation d’un dénouement consensuel, Our Town se concluant de manière nihiliste à souhait. Le film est à ce titre mené par des prestations d’acteurs remarquables d’intensité, à commencer par celle du jeune et prometteur Ryu Deok Hwan (Welcome to Dongmakgol, Like a Virgin), inquiétant en tueur au visage aussi angélique que son esprit est dérangé. Pour finir, on ne saurait que trop recommander de prêter une attention toute particulière à chaque plan du climax…

Elodie Leroy

Article publié sur Filmsactu.com le 10 juin 2008

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