Dossier « Regard sur l’Asie » : ‘Crying Fist’, de Ryu Seung Wan

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Suite de la rubrique « Regard sur l’Asie », publiée sur Dvdrama.com en 2006-2007. Retour musclé vers la Corée du Sud avec Crying Fist, quatrième long métrage de Ryu Seung Wan, qui met en scène Choi Min Sik et Ryu Seung Beom dans un mélange de film de boxe et de drame social.

Avant la bombe City of Violence, Ryu Seung Wan affichait déjà son goût prononcé pour le cinéma de genre et pour l’action survoltée. On connaissait entre autres No Blood No Tears, dont la violence se distinguait par une touche de réalisme très terre-à-terre, et le fantaisiste Arahan qui rendait hommage aux films de kung-fu hongkongais à grand renfort de combats aériens et de super-pouvoirs. Moins connu en Occident, Crying Fist a pourtant valu au jeune réalisateur les louanges de la critique coréenne ainsi que le prix FIPRESCI à la Quinzaine des Réalisateurs au Festival de Cannes 2005.
On savait le cinéma coréen touche-à-tout en matière de genres cinématographiques d’inspiration hollywoodienne et il n’y avait pas de raison que le film de boxe fasse exception. Quelques années avant Crying Fist, un autre film de boxe voyait le jour en Corée du Sud : Champion, biopic réalisé en 2002 par Kwak Kyung Taek (Friend) et basé sur la vie du célèbre Kim Deuk Gu. Mais en dépit de l’intérêt du matériau de départ, d’une superbe prestation de comédien (Yoo Oh Sung, formidable en Kim Deuk Gu) et de l’indéniable qualité des scènes d’action, Champion ne parvenait pas à se détacher de ses influences et laissait le sentiment frustrant d’avoir vu une pâle copie des classiques américains qu’il tentait d’imiter.

Au contraire de Kwak Kyung Taek, Ryu Seung Wan ne commet pas l’erreur de faire un Raging Bull-bis ou un Ali-bis et se réapproprie le genre pour délivrer une œuvre en tout point originale, tout comme le faisait Clint Eastwood avec Million Dollar Baby. Cette originalité n’empêche pas Ryu de renouer avec les origines du film de boxe puisque Crying Fist s’inscrit directement dans la lignée du très marquant Rocky de John G. Avildsen, qui confrontait la misère sociale d’un homme à l’univers corrompu de la boxe. Âgé seulement de trente-deux ans lorsqu’il réalise Crying Fist, Ryu Seung Wan frappe un grand coup avec ce film extraordinairement maîtrisé qui impressionne tout autant par la profondeur de ses personnages que par le réalisme de ses combats. Quand l’action rencontre l’émotion.

Crying Fist débute par la descente aux enfers de deux marginaux en perdition dans le Séoul d’aujourd’hui. D’un côté, Gang Tae Sik (Choi Min Sik), un quarantenaire au chômage, entraîne sa famille dans la spirale de l’endettement. Lassée d’accumuler les dettes et de subir ses accès de violence, son épouse finit par le mettre dehors. A la rue, Tae Sik envisage de gagner sa vie en se transformant en punching ball humain pour les passants. De l’autre côté, Sang Hwan (Ryu Seung Beom), un délinquant aussi violent qu’introverti, vivote en rackettant les jeunes de son quartier. Mais un jour, alors qu’il agresse un homme aisé afin de rattraper l’erreur d’une petite frappe dans son genre, l’affaire tourne mal et Sang Hwan est capturé par la police. En prison, le garçon refuse les visites de sa famille, à commencer par celles de son père, et se retrouve rapidement placé en isolement pour cause de violence envers ses co-détenus. Tae Sik et Sang Hwan ne se connaissent pas et n’ont a priori aucun lien entre eux. Ils ont pourtant un point commun : tous deux vont être sauvés par la boxe. A la manière d’un film choral, le récit met en parallèle les parcours très similaires de Tae Sik et de Sang Hwan, jusqu’à ce que leurs destinées s’entrechoquent de manière flamboyante sur le ring d’un tournoi de boxe.

La première force de Crying Fist est de parvenir à transmettre immédiatement le mal être de Tae Sik et de Sang Hwan en adoptant résolument leur point de vue. Véritables losers en puissance, les deux hommes ne sont guère introduits sous leur meilleur jour. Mais en dépit des actions peu glorieuses auxquelles ils se livrent – l’un violente les autres, l’autre se montre irresponsable voire cynique envers sa famille –, le regard porté sur eux annihile immédiatement toute tentation de les juger.

S’il fallait trouver un mot pour caractériser ce regard, ce serait l’empathie. L’empathie qu’appellent Tae Sik et Sang Hwan est telle que l’on ressent parfois les réactions des personnes « normales » – c’est-à-dire insérées dans la société – à leur égard comme une violence psychologique (on pense à la mère qui reprend brutalement son fils que Tae Sik a abordé, une réaction logique qui sonne ici comme une agression). Pourtant, les deux hommes semblent s’être depuis longtemps lancés dans une entreprise de destruction de leur propre vie et se trouvent déjà bien enfoncés dans leur spirale d’échecs au début du métrage, un état qui semble atteindre son paroxysme lorsque Tae Sik se fait tabasser par des caïds, et lorsque Sang Hwan se lance dans une lutte acharnée contre un cinquantenaire aisé, rampant sur le sol de manière désordonnée.

Mais au lieu de laisser le ton virer au mélodrame (le travers habituel du cinéma coréen) en faisant de ses personnages des victimes pleurant sur eux-mêmes, le film révèle deux hommes quasi indifférents à leur propre sort, qui n’expriment aucune émotion à l’exception de la colère ou de l’amertume. En même temps qu’ils condamnent leurs chances de s’en sortir, Tae Sik comme Sang Hwan s’excluent progressivement du monde social, comme si la rupture avec tout lien affectif leur était nécessaire pour qu’ils puissent se remettre en question, comme s’ils avaient besoin de toucher le fond pour se retrouver eux-mêmes et relever enfin la tête.

On l’a deviné, Tae Sik et Sang Hwan devront leur salut à leur entrée (ou retour) dans le monde de la boxe. Leur cheminement est toutefois loin d’être aussi simple : pour regagner l’estime de leurs proches, les deux hommes doivent avant tout retrouver confiance en eux. En plus de faire quelques rencontres déterminantes – Wong Tae et Sang Chul pour Tae Sik, l’entraîneur pour Sang-Hwan –, ils bénéficient chacun du soutien inconditionnel d’un proche qui n’a jamais cessé d’avoir foi en eux, une foi dont ils vont enfin réaliser la valeur. Loin de ne servir que de prétexte à la glorification de la rigueur et du dépassement de soi, la boxe transcende sa dimension sportive pour se retrouver investie d’une portée métaphorique. La progression des deux hommes dans cette discipline se voit en effet constamment mise en parallèle avec leur parcours intérieur. Ainsi, de même que l’arrivée en finale dans le tournoi nécessite une force physique et mentale mais aussi l’assistance et la supervision d’un entraîneur, la reconstruction psychologique et sociale de Tae Sik et Sang Hwan exige qu’ils trouvent au fond d’eux-mêmes la volonté de se relever et le courage d’accepter l’aide des autres.

Sans jamais chercher à culpabiliser les consciences, Crying Fist transmet un message humaniste mais jamais misérabiliste, mettant en avant la prise que chacun possède sur son propre destin au même titre que les relations humaines. Comme souvent lorsque se profile une compétition, il est constamment question de gagnants et de perdants dans le film. Pourtant, à la fin du métrage, lorsque Tae Sik et Sang Hwan doivent s’affronter, on se fiche éperdument du résultat puisque les deux hommes ont déjà remporté la plus belle des victoires en trouvant leur voie et en gagnant le combat contre leurs propres démons.

Choi Min Sik retrouve un rôle de loser entretenant quelques parentés avec celui qu’il tenait déjà dans l’émouvant Failan (Song Hae Sung) trois ans auparavant. Cependant, l’acteur que l’on surnomme parfois le « Al Pacino coréen » ne donne jamais l’impression de se répéter, encore moins de cabotiner, et déploie comme toujours une puissance de jeu intimidante. Mais c’est surtout Ryu Seung Beom (Arahan, Conduct Zero), le frère cadet du réalisateur, qui surprend le plus, au point qu’il menace plus d’une fois de voler la vedette à son opposant. Mutique, le regard sombre, son personnage semble à plus d’une reprise tout droit sorti de l’univers d’un Kim Ki Duk. L’acteur parvient à transmettre avec une incroyable intensité la rage intérieure qui anime Sang-Hwan et bouleverse tout particulièrement dans les contacts de celui-ci avec sa grand-mère (Na Mun Hee). Pourtant, son frère se montre particulièrement exigeant à son égard, accumulant les longs plans caméra à l’épaule dans les séquences les plus difficiles (le pétage de plomb assis par terre dans le gymnase, ou encore la visite à l’hôpital).

Le réalisateur se livre d’ailleurs à ce même exercice au cours des scènes de boxe, elles-mêmes dirigées par l’incontournable Jeong Du Hong (City of Violence). On ne peut que tirer son chapeau non seulement devant la virtuosité du chorégraphe mais aussi devant les performances sportives des acteurs. Ces derniers semblent bel et bien porter et recevoir les coups, tout en accumulant parfois des minutes entières de combat sans aucune coupe – le plan séquence sur le dernier affrontement entre Sang Hwan et son rival dans la prison s’étend sur plus de deux minutes. Ryu Seung Wan nous plonge sans ménagement dans l’action tout en offrant des cadrages parfaits et une visibilité impressionnante compte tenu de la proximité avec les combattants et des nombreux mouvements de caméra. Dans un souci permanent de réalisme, les bruitages conservent leur sécheresse naturelle – exit les impacts tonitruants des productions hollywoodiennes.

Le film s’enrichit d’une bande musicale de plus en plus présente et de couleurs de plus en plus vives à mesure que les personnages laissent sortir leurs émotions, la dernière scène se voyant sublimée par une esthétique très contrastée qui n’est pas sans rappeler celle de City of Violence. Et si ce dernier film revient vers plus de fantaisie et va plus loin en matière d’hémoglobine (quoique…), Crying Fist respire la sincérité et reste à ce jour l’œuvre la plus poignante de son auteur.

Ryu Seung Beom, Ryu Seung Wan et Choi Min Sik sur le tournage de CRYING FIST (2005)

Portrait : Ryu Seung Beom

Né en 1980, Ryu Seung Beom s’est imposé en quelques années comme l’un des acteurs les plus prometteurs de sa génération, excellant dans le registre du drame (Crying Fist) comme dans celui de la comédie (Arahan) et révélant à l’occasion des dispositions remarquables dans des scènes d’action particulièrement musclées. On ne sera guère étonné d’apprendre qu’il a fait ses premiers pas de comédien en 2000 devant la caméra de son grand frère, Ryu Seung Wan, alors que celui-ci faisait lui-même ses débuts de réalisateur avec quelques courts puis avec le film à sketches Die Bad (2000). On retrouve par la suite Ryu Seung Beom dans la plupart des films de son frangin. Ce dernier lui offre ainsi un rôle secondaire dans le très bon No Blood No Tears (2002) avant de l’imposer comme tête d’affiche dans le réjouissant Arahan (2004).

Ryu Seung Beom dans CONDUCT ZERO (2002)

Loin de limiter son champ d’action aux projets familiaux, Ryu Seung Beom apparaît dès 2001 dans quelques métrages intéressants tels que Waikiki Brothers (Yim Songrye) mais aussi l’excellent Guns and Talks, de Jang Jin, réalisateur qu’il retrouve par la suite sur le tournage de No Comment. Les interventions de Ryu Seung Beom se limitent toutefois généralement à des seconds rôles voire anecdotiques – même si l’on ne peut passer à côté de son apparition dans Sympathy for Mr Vengeance, le chef-d’œuvre de Park Chan Wook dans lequel il est l’attardé mental qui erre sans but autour de la rivière.

C’est avec Conduct Zero (Jo Jeung Sik) en 2002 que Ryu Seung Beom obtient de passer au premier plan. Sympathique comédie débutant sur une note des plus burlesques, Conduct Zero voit Ryu incarner une terreur qui persécute ses camarades d’école pour assurer sa domination, jusqu’à ce qu’il tombe amoureux de son contraire, une polarde amateure de guitare classique. Sans briller par sa profondeur ni même par son réalisme – l’univers du lycée est dépeint de manière quelque peu fantaisiste –, Conduct Zero mérite largement sa cote de sympathie grâce à son humour rafraîchissant et ses comédiens tous impeccablement à leur place. Ryu Seung Beom y est parfait dans le rôle du petit voyou qui joue les durs devant sa bande mais perd ses moyens devant sa petite amie.

Ryu Seung Beom et Hwang Jung Min dans BLOODY TIE (2006)

Les talents de comique de Ryu Seung Beom se révèlent plus que jamais dans Arahan, comédie d’action qui, en plus de le propulser auprès du public coréen, a valu une reconnaissance mondiale à son frère réalisateur. Arahan voit Ryu incarner le rôle d’un jeune policier maladroit qui découvre l’existence d’un monde souterrain gouverné par des forces surnaturelles. Hommage au cinéma d’action hongkongais, Arahan se situe quelque part entre le film d’arts martiaux et le film de superhéros et met en scène des combats délirants et aériens, permettant au passage au jeune acteur de démontrer ses talents de combattant sous la direction du chorégraphe Jeong Du Hong.

Crying Fist permet à Ryu Seung Beom de monter d’un cran en termes de prestation d’acteur voire de se mesurer aux plus gros dinosaures de l’industrie puisqu’il fait cette fois face à Choi Min Sik (Old Boy). Dans le rôle d’un jeune délinquant à la dérive, Ryu révèle une présence et une profondeur de jeu qu’on ne lui connaissait pas, son simple regard suffisant parfois à exprimer le mélange de rage et de détresse qui anime son personnage, tandis que les scènes d’action incroyables qui ponctuent la deuxième heure du métrage lui offrent l’opportunité de confirmer ses qualités sportives et sa capacité à donner de sa personne.

Ryu Seung Beom dans ARAHAN (2004)

Récemment vu dans la sympathique comédie dramatique Familie Ties (Kim Tae Yong) où il retrouvait notamment l’actrice Kong Hyo Jin (Conduct Zero, Volcano High), Ryu Seung Beom revient dans le thriller noir Bloody Tie de Choi Ho, où il fait équipe avec une autre récente révélation locale, Hwang Jung Min (second rôle dans A Bittersweet Life), pour venir à bout d’un trafic de drogue à Pusan. Par ailleurs, Ryu vient tout juste de prêter sa voix à l’un des personnages du film d’animation Aachi & Ssipak (Jo Beom Jin), une œuvre originale qui fait actuellement beaucoup parler d’elle et devrait prochainement arriver dans nos festivals.

Elodie Leroy

Dossier publié le 1er juin 2007 sur DVDRama.com, dans le cadre de la rubrique « Regard sur l’Asie »

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