Dossier « Regard sur l’Asie » : ‘Electric Dragon 80 000 V’, de Sogo Ishii

0

Suite de la rubrique « Regard sur l’Asie », publiée entre 2006 et 2007 sur Dvdrama.com. Nous repartons plein tube pour le Japon pour nous pencher pour la première fois non pas sur un long, mais sur un moyen métrage, avec Electric Dragon 80 000 V, de Sogo Ishii et avec les acteurs Tadanobu Asano et Masatoshi Nagase. L’occasion aussi de revenir sur la bande originale du film signée Mach 1.67, le groupe musical fondé par Sogo Ishii et Tadanobu Asano.

Electric Dragon 80 000 V : la critique

Retour aux sources pour Sogo Ishii avec Electric Dragon 80 000 V, le réalisateur et musicien réaffirmant ici les inspirations punk qui avaient marqué ses débuts, dans des films tels que Crazy Thunder Road et surtout Burst City. Présenté à l’Etrange Festival en 2004, Electric Dragon 80 000 V (2001) arrivait juste après Gojoe (2000) pour marquer le retour de l’artiste après plusieurs années d’absence sur le grand écran. Tout juste sortis de leur affrontement au sabre dans l’incompréhensible mais fascinant Gojoe, les comédiens Tadanobu Asano et Masatoshi Nagase se retrouvent à nouveau les deux principaux opposants de ce qui s’avère être davantage un trip barré qu’un film dans le sens habituel du terme. Au programme : une histoire à dormir debout et un Tadanobu Asano survolté dans une ambiance punk-rock stylisée et décomplexée.

electricdragon80000v_01Les dix premières minutes de Electric Dragon 80000 V sont tout bonnement stupéfiantes. Comme le titre l’indique, les deux notions de base permettant de définir le personnage principal sont les suivantes : dragon et courant électrique. Après une brève introduction sur l’animal mythologique qui, selon Dragon Eye Morrison (Ryuganji Morrison, en japonais), vivrait tapi en chacun de nous, la première séquence du film nous plonge dans une atmosphère où le temps semble suspendu. Un petit garçon grimpe sur un immense pylône électrique, la sueur de son front menaçant d’entrer en contact avec le courant… Et c’est l’accident ! Les plans suivants s’enchaînent rapidement et sans transition, tels des réminiscences obsessionnelles : le développement de plus en plus inquiétant de la violence du garçon, le diagnostic du médecin, les électrochocs réguliers, le tatouage de dragon, la boxe.

Devenu adulte, Dragon Eye Morrison (Tadanobu Asano) s’éveille chaque jour en proie à une montée d’énergie incontrôlable. Seul moyen de faire passer sa transe matinale (!) : jouer furieusement de sa guitare électrique, de préférence en hurlant et en se contorsionnant, l’air possédé. Après cet accès de démence quotidien, Dragon Eye Morrison peut reprendre une vie normale et exercer son activité de détective animalier. Le jeune homme a en effet développé des affinités particulières avec les lézards et autres reptiles qui lui tiennent compagnie dans son appartement (et applaudissent éventuellement, de concert avec les meubles, ses talents de musicien). Cependant, sa petite vie « tranquille » est sur le point de basculer. Un autre personnage singulier va entrer en scène : l’électricien du quartier, un mystérieux énergumène moitié humain moitié robot du nom de Thunderbolt Buddha (Masatoshi Nagase), ne supporte pas la présence d’un rival dans la maîtrise de l’énergie électrique…Enter the challenger !

electricdragon80000v_03D’une durée d’environ cinquante cinq minutes, Electric Dragon 80 000 V suit un fil conducteur (si l’on peut dire) on ne peut plus simple : il s’agit d’amener les deux protagonistes principaux, Dragon Eye Morrison et Thunderbolt Buddha, à s’affronter dans un combat décisif au sommet d’un immeuble, sous le signe de l’électricité. Tourné en noir et blanc pour cause de budget réduit, ce fantasme déjanté à la gloire de la musique punk ne s’embarrasse pas de dialogues inutiles, les rares répliques prononcées par les acteurs se voyant éventuellement complétées de textes en mode graffitis apparaissant de manière hystérique à l’écran, renforcés par la voix rugissante d’un narrateur énervé (Masakatsu Funaki).

Le sens visuel unique de Sogo Ishii se révèle une fois de plus à travers des cadrages inventifs, entre les contre-jours sur Dragon Eye Morrison jouant de son instrument (l’appartement déglingué évoquant alors une salle de concert), le dédale des ruelles filmé au ras du sol (à hauteur de lézard), ou encore l’introduction de Thunderbolt Buddha à travers des plan sur ses profils… Outre le montage nerveux qui s’adapte constamment aux montées d’adrénaline, jusqu’à atteindre des moments de transe psychédélique, la musique semble elle aussi faire corps avec les images, à tel point que l’on ne sait plus si ce sont les sautes d’humeur du personnage principal qui dictent le rythme des morceaux, ou l’inverse.

electricdragon80000v_05Les chanceux qui ont parcouru la ville de Tokyo reviennent immanquablement fascinés par le réseau de fils électriques qui surplombe les rues, une particularité qui vient enrichir l’esthétique urbaine de Electric Dragon 80 000 V. Comme dans le dément Tokyo Fist de Shinya Tsukamoto (lequel ne cache pas ses influences en provenance du Burst City de Ishii), la ville devient presque une créature organique en fusion avec ses habitants, les fils électriques évoquant ici les veines d’un être vivant dont le cœur empli d’électricité battrait au rythme des morceaux de Dragon Eye Morrison. Sogo Ishii joue de la vitesse des images pour mettre les variations de lumière émanant des buildings, telles des pulsations, en phase avec les percussions de la musique.

Mis à part les deux protagonistes principaux, les citadins s’apparentent davantage à une masse grouillante aliénée aux technologies modernes. Le seul autre individu qui ressort s’avère être une sorte de caïd faisant virevolter ses portables tel un cow-boy avec ses flingues – on ne sait pas trop quel message Sogo Ishii a cherché à faire passer avec ce personnage hilarant, mais qu’importe. Electric Dragon 80 000 V suggère avec autant de puissance que d’humour la dépendance de l’être humain moderne vis-à-vis de l’énergie électrique, laquelle se confond avec l’énergie vitale.

Si Masatoshi Nagase possède indéniablement un style inimitable, avec son air impassible et son look de Buddha métallique (un petit zeste de spiritualité), que dire de Tadanobu Asano dans ce film. L’acteur qui nous avait habitués à des rôles nettement plus introvertis (Vagues Invisibles, Zatôichi) en dépit de quelques dérives d’ultra violence (Ichi the Killer) se transforme ici en véritable démon dès lors qu’on lui met une guitare entre les mains. Guitariste et vocaliste sur la bande originale, il a visiblement profité de l’occasion pour se déchaîner en studio devant son micro – la voix qui hurle à pleins poumons dans le générique de fin, c’est bien lui. Il est d’ailleurs recommandé de mettre la sono à fond pour visionner Electric Dragon 80 000 V, véritable défouloir assaisonné d’une bonne dose de second degré et dont la réputation de film culte est loin d’être usurpée.

electricdragon80000v_10

La bande originale de Electric Dragon 80 000 V : Mach 1.67

C’est au milieu des années 90, à l’occasion de l’audition de August in the Water, que Sogo Ishii rencontre l’acteur Tadanobu Asano. Ce dernier devient deux ans plus tard l’interprète principal de son film suivant, le superbe Labyrinthe des Rêves, une collaboration qui se poursuit en 2000 avec le film épique Gojoe et le moyen métrage Electric Dragon 80000 V que nous évoquions. On les retrouvera à l’affiche du film fantastique à sketches Dead End Run, réalisé en 2003.

electricdragon80000v_04Difficile de parler de Electric Dragon 80 000 V sans évoquer sa bande originale explosive, que l’on doit bien sûr au compositeur attitré de Sogo Ishii, Hiroyuki Onogawa, mais aussi au groupe punk rock Mach 1.67, groupe fondé par Sogo Ishii, Tadanobu Asano et Hiroyuki Onogawa à l’issue de la production du Labyrinthe des Rêves. Avant Electric Dragon 80000 V, les noms de Hiroyuki Onogawa et du groupe Mach 1.67 apparaissent d’ailleurs au générique de Gojoe, film inspiré d’une légende mythologique et dont l’ambiance particulière tient non seulement à l’esthétique soignée de Ishii mais aussi à la composition musicale envoûtante qui l’accompagne. Avec Electric Dragon 80000 V, Sogo Ishii renoue davantage avec sa période punk des années 80 au cours de laquelle il s’était imposé comme réalisateur de concerts filmés et de vidéos pour des figures majeures du genre telles que Anarchy, The Roosterz, ou encore The Stalin. Ce dernier apparaissait dans son long métrage Burst City (1982) dont le casting se composait des groupes punk dominant la scène japonaise de l’époque. Sogo Ishii avait par ailleurs lui-même sorti un album titré Asia Strikes Back avec le premier groupe qu’il avait fondé en 1983, Sogo Ishii and the Bacilius Army.

Disponible avec le film sur l’édition zone 1 sortie chez Diskotek, la bande originale de Electric Dragon 80 000 V débute par le titre joué au début du film dès son réveil par Dragon Eye Morrison et auquel on doit la première montée d’adrénaline. Avec ses guitares enflammées (GUITARE!!!! est d’ailleurs le véritable leitmotiv de cette histoire), ses basses puissantes, ses rythmes variés et bien sûr la voix enragé de Tadanobu Asano, cette bande originale est l’occasion de retrouver pleinement l’esprit déjanté du métrage. Une petite frustration pointe toutefois le bout de son nez puisque le titre Electric Buddha, que l’on peut entendre dans le générique de fin, est étrangement absent du CD. Rassurons-nous, le morceau est disponible sur l’album Star Burn, sorti peu de temps après par le groupe Mach 1.67.

Elodie Leroy

Dossier publié le 1er décembre 2006 sur DVDRama.com, dans le cadre de la rubrique « Regard sur l’Asie »

Sources pour la seconde partie : Midnight Eye / Dvdtimes / Interview de Sogo Ishii

Share.