Dossier « Regard sur l’Asie » : ‘Love Letter’, de Shunji Iwai

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Suite de la rubrique « Regard sur l’Asie », publiée sur Dvdrama.com en 2006-2007. Nous revenons au Japon pour, une fois n’est pas coutume, nous attarder sur un film d’une infinie délicatesse : Love Letter, réalisé en 1995 par Shinji Iwai.

S’il est un profond mystère encore non élucidé à persister au sujet de la distribution des films japonais dans notre beau pays, c’est certainement celui de l’absence béante, dans nos salles comme dans nos bacs, de l’un des cinéastes les plus flamboyants des années 90, Shunji Iwai. On aura certes pu se délecter de la projection de Swallowtail Butterfly lors de la première édition du Festival du Film Asiatique de Deauville en 1999, ou découvrir l’un de ses courts métrages à la fin du très sympathique Jam Films édité par WE Productions à la fin de l’année 2006, mais le fait est qu’aucun de ses long métrages n’a jamais connu de distribution nationale ni n’a même eu, à défaut, la chance de se voir éditer en DVD.

Une absurdité d’autant plus regrettable que le cinéma de cet auteur raffiné est particulièrement accessible, dans sa forme comme dans son contenu, qui est très universel. C’est le cas de Love Letter, l’une de ses œuvres les plus marquantes et les plus représentatives de son talent exceptionnel à faire surgir le beau d’un petit rien. Retour sur un chef d’œuvre méconnu.

loveletter_01 A l’occasion d’un hommage rendu à la mémoire de son époux, décédé deux ans plus tôt suite à un accident de montagne, Hiroko Watanabe rend visite à sa belle-mère qu’elle n’avait pas revue depuis. Là, elle tombe par hasard sur l’album de photos de lycée du défunt, Itsuki Fujii. Sur un coup de tête, elle décide de lui écrire une lettre, à l’adresse indiquée sur l’album. Quelle n’est pas sa surprise en recevant peu de temps après une réponse de la part d’un dénommé… Itsuki Fujii. Ne pouvant résister à lui répondre à son tour, elle finit par découvrir que cet Itsuki là est une femme, qui s’avère justement avoir fréquenté le même lycée que son mari. Au fur et à mesure des lettres qu’elles échangent au sujet du disparu, les deux jeunes femmes vont commencer à nouer à distance une relation d’amitié très forte qui va bouleverser leurs vies respectives.

Avec Love Letter, Shunji Iwai fait le pari risqué de construire un long métrage entier à partir d’un simple échange épistolaire, procédé peu cinégénique s’il en est. La première partie du film est ainsi rythmée par les allers-retours du courrier attendu avec une impatience toujours plus grande de part et d’autre, tandis que le contenu des lettres nous est simultanément révélé en voix off. Malgré les kilomètres qui les séparent – Hiroko habite à Kobe et Itsuki dans le nord du pays, à Otaru –, ces deux amies qui ne se sont jamais rencontrées paraissent immédiatement intimes, sentiment encore renforcé par la teneur de leurs échanges. Plutôt que de parler d’elles-mêmes, elles s’écrivent afin de mettre en commun des bribes de souvenirs concernant celui qui fut le mari de la première et le camarade de lycée de la seconde.

Autre motif d’étonnement et pas des moindres : les deux personnages, Hiroko Watanabe et Itsuki Fujii, sont interprétés par une seule et même comédienne, Miho Nakayama. Chose plus curieuse encore, l’évidence ne s’impose pas immédiatement, tant l’actrice se fond avec la même aisance dans le rôle de la discrète Hiroko que dans celui de la fraîche et joyeuse Itsuki. Cet étonnant parti-pris vient illustrer de façon concrète la dynamique de ce film qui repose sur de constants et subtils jeux de miroirs.

L’histoire de Love Letter est a priori celle de Hiroko, jeune femme bien sous tous rapports que la vie semble pourtant avoir peu à peu éteinte. Même la mort de son mari ne semble pas l’avoir affectée autant qu’elle ne se le serait imaginé. Gentille, serviable, appréciée de son entourage, elle se montre ainsi incapable de formuler ce qu’elle désire réellement, ce qui semble agacer fortement son meilleur ami et soupirant malheureux, le boute-en-train Akiba (Etsushi Toyokawa). L’intrusion soudaine de cette lointaine Itsuki Fujii dans sa morne existence, intrusion qu’elle a malgré elle appelée de ses vœux en la sollicitant la première, va tout d’abord titiller sa curiosité, sentiment auquel elle n’avait pas goûté depuis longtemps. De plus en plus avide de détails, d’anecdotes inédites sur la jeunesse de son défunt mari, elle ne tarde pas à s’apercevoir qu’elle ne savait en définitive pas grand-chose de lui. Elle l’avoue d’ailleurs à sa nouvelle amie : le Itsuki Fujii que celle-ci lui dépeint n’est pas celui qu’elle a côtoyé.

De son côté, sa correspondante Itsuki ne cherche qu’à lui rendre service. Coincée chez elle à cause d’un rhume, elle envisage cet échange comme un divertissement agréable, rien de plus. Toutefois, la situation ne va pas tarder à s’inverser radicalement. Alors que Hiroko se pose au départ comme la personne demandeuse, Itsuki voit peu à peu ses propres souvenirs enfouis revenir à la surface, par fragments, en lui fournissant cette matière. Et bien qu’elle se soit prêtée au jeu avec nonchalance au départ, elle s’aperçoit qu’elle en vient peu à peu à toucher à quelque chose d’intime, une part d’elle-même qu’elle avait refoulée naturellement avec les années.

Avançant à pas feutrés, Shunji Iwai pénètre peu à peu l’âme de ses personnages pour mieux la mettre à nu, et il le fait avec une rare pudeur. A partir du moment fatidique où les souvenirs d’Itsuki ressurgissent enfin, suite à un flash brutal, Love Letter bascule du même coup dans une chronique adolescente d’une grâce inouïe, bâtie autour de la complicité tout en non-dit qu’entretenaient alors les deux jeunes Itsuki Fujii. Un film dans le film, dont les adolescents deviennent de fait les héros, merveilleusement interprétés par les deux adorables comédiens que sont Miki Sakai (la jeune fille) et Takashi Kashiwabara (le jeune garçon).

Ces passages magiques, faits d’actes manqués, de chassés-croisés idiots où la fierté prend le pas sur tout, de petites choses minuscules qui veulent tout dire, interpellent directement les adultes que nous sommes. Ces souvenirs épars que la jeune femme avait fini par considérer comme dérisoires eu égard à ses préoccupations quotidiennes d’adulte, se révèlent sous un nouveau jour, c’est-à-dire comme le bien le plus précieux qui soit : et si tout s’était passé à ce moment-là ?

loveletter_05A travers quelques scènes, dont certaines sont très drôles, Shunji Iwai parle de l’adolescence avec une extraordinaire justesse, sans jamais céder à la facilité de la distance narquoise dont raffolent nombre de cinéastes américains. Il reconnecte à l’inverse l’adulte qu’est devenue Itsuki avec l’adolescente qu’elle a été : différentes l’une de l’autre, elles sont pourtant bel et bien une seule et même personne. De même que Hiroko devra effectuer un voyage physique, afin de se trouver elle-même, en se rendant jusqu’à Otaru en compagnie d’Akiba, Itsuki replonge dans ce passé à la fois lointain et très proche pour accéder à sa propre vérité.

L’élégance de la mise en scène de Shunji Iwai, la qualité de la musique qui accompagne la quête des deux héroïnes, la force des interprétations des acteurs servent admirablement le propos. L’émotion indicible qui naît à la vision de Love Letter n’est jamais formatée, elle vient toujours à contrecoup, en décalé, à l’instar de ce que traverse Itsuki à mesure que la mémoire lui revient et que les sentiments la submergent. C’est là la force de ce film à la fois simple, original et pur, dans lequel on se coule tranquillement pour se laisser happer sans s’en rendre compte, et finalement le quitter la gorge nouée et le cœur plein de reconnaissance.

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Portrait : Etsushi Toyokawa

S’il tient le rôle a priori peu valorisant du faire-valoir de Miho Nakayama dans Love Letter de Shunji Iwai, Etsushi Toyokawa en tire un parti insoupçonné en imposant sa présence solide avec finesse, tout comme il a su le faire depuis ses débuts, à chacune de ses apparitions remarquées. Acteur, mais aussi scénariste et réalisateur, « Toyoetsu », comme on le surnomme au Japon, est devenu au fil des années une figure incontournable du cinéma japonais actuel. Aujourd’hui, on le retrouve aussi bien dans les blockbusters à la Japan Sinks (Shinji Higuchi) que dans les films d’auteur les plus exigeants, comme en témoigne sa performance exceptionnelle dans le très beau It’s Only Talk de Ryuichi Hiroki.

Etsushi Toyokawa dans HULA GIRLS (2006)

Né en 1962, Etsushi Toyokawa débute au sein d’une troupe de théâtre à Tokyo après avoir abandonné ses études à l’Université Kwansei Gakuin. Dans les dix années qui suivent, sa carrière s’articule principalement autour des planches et des studios de télévision, pour finalement atteindre péniblement le monde du cinéma en 1989, par le biais du film Kimi wa boku o sukininaru de Takayoshi Watanabe. Si on le retrouve dans un petit rôle de boss yakuza sur Jugatsu de Takeshi Kitano durant l’année 1990, c’est en 1992 qu’il marque pour de bon les esprits, en interprétant un médecin homosexuel dans Kira Kira Hikaru de Joji Matsuoka. Distingué par plusieurs prix en tant que Meilleure révélation de l’Année, il peut dès lors prétendre à des rôles nettement plus consistants. Il rencontre Shunji Iwai, alors encore réalisateur de clips vidéo, sur le court métrage Undo en 1994, avant de tenir l’un des rôles principaux d’Angel Dust de Sogo Ishii.

Mais l’année 1995 reste certainement la plus déterminante dans le parcours de Etsushi Toyokawa. Tout d’abord parce qu’il connaît un beau succès populaire avec le drama de science-fiction Night Head (où il côtoie au passage Shinji Takeda), mais aussi, bien sûr, grâce à sa prestation dans le magnifique Love Letter. Une prestation qui lui vaut plusieurs récompenses en tant que meilleur acteur dans un second rôle, parmi la collection de prix à pleuvoir sur le film au cours de l’année 1996.

Takako Tikiwa et Etsushi Toyokawa dans le drama japonais AISHITEIRU TO ITTE KURE (2001)

Bien qu’il se soit davantage fait connaître à travers des drames psychologiques, Toyoetsu enfile de nouveau le costume du yakuza à l’occasion du thriller américain No Way Back (Frank A. Cappello). Il y a pour partenaire Helen Slater, Kelly Hu et… Russell Crowe ! Le film n’est pas impérissable mais qu’importe, l’année 95 est celle de toute les audaces.

Il enchaîne en effet avec un drama qui lui vaut un nouveau succès public éclatant : Aishiteiru to itte kure, pour lequel il apprend spécialement le langage des signes. Il continuera par la suite à partager son temps entre le cinéma et la télévision, tournant à plusieurs reprises avec Junji Sakamoto (An Angel with Many Scars, Face, Another Battle, et prochainement Tamamoe!), Takahisa Zeze (Dog Star et surtout Moon Child avec Gackt et Hyde).

Mais au début des années 2000, l’un de ses plus beaux rôles est sans conteste celui de l’amant condamné de Yu Miri dans Inochi de Tetsuo Shinohara. Seul Ryuichi Hiroki lui offrira dans les années qui suivent un autre personnage de cette trempe, celui de Shoichi dans It’s Only Talk. Là encore, il s’agit d’une histoire chargée en émotion puisque Etsushi Toyokawa doit redonner goût à la vie à une Shinobu Terajima maniaco-dépressive, en perdition complète. Les deux comédiens, en état de grâce, sont sublimés par la mise en scène épurée de Hiroki, faite de longs plans séquence d’où la vie jaillit à chaque instant. Ils seront de nouveau réunis à l’écran dans Ai no Rukeichi de Yasuo Tsuruhashi, sorti en janvier dernier au Japon.

Etsushi Toyokawa et Shinobu Terajima dans IT’S ONLY TALK (2005)

Après avoir apprécié l’acteur sous l’angle de telles prestations, on lui passera aisément quelques erreurs de parcours, comme le tristounet Lakeside Murder Case de Shinji Aoyama, ou encore le décevant Loft de Kiyoshi Kurosawa, cinéaste par ailleurs passionnant. L’ironie veut que Loft demeure sans doute l’un des seuls longs métrages de la filmographie de Toyokawa à avoir traversé nos frontières…

Fidèle à l’éclectisme qui caractérise sa carrière depuis le milieu des années 90, il croisait en 2005 le chemin de Takashi Miike sur The Great Yokai War, et celui de Sabu sur Shisso. Surprise, on le retrouvera dans un film de sabre en 2007, et pas des moindres puisqu’il s’agit de Tsubaki Sanjûro, remake signé Yoshimitsu Morita du célèbre chef d’œuvre de Akira Kurosawa. Enfin, il semblerait bien que Etsushi Toyokawa ait pris goût à la réalisation depuis le début des années 2000 : cinq ans après son premier film, Meoto Manzai (dont l’héroïne de Love Letter, Miho Nakayama, tient le premier rôle), il co-réalisait un téléfilm en 2006 avec Ryuhei Kitamura.

Caroline Leroy

Dossier publié le 4 mai 2007 sur DVDRama.com, dans le cadre de la rubrique « Regard sur l’Asie »

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