Critique : ‘Lust, Caution’, un chef d’oeuvre signé Ang Lee

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Avec Lust, Caution, le réalisateur taïwanais Ang Lee crée un miracle cinématographique, de ceux qui vous secouent et vous électrisent par surprise pendant la projection, pour vous laisser bouleversé et ravi longtemps après que la dernière note de musique du générique de fin s’est éteinte. A l’instar du Secret de Brokeback Mountain, le précédent long métrage du réalisateur, Lust, Caution narre l’histoire d’une passion, une vraie, brûlante et fatalement destructrice. Pourtant, loin de se répéter, Ang Lee se renouvelle encore, avec classe et ferveur, livrant avec cette adaptation de la nouvelle d’Eileen Chang rien moins que l’un des plus beaux films de sa carrière.

Il y a dans les films d’Ang Lee une retenue qui n’a rien à voir avec de l’affectation ou de la froideur, mais témoigne au contraire de sa compréhension aiguisée de la nature humaine comme de la suprême élégance de sa mise en scène. De Garçon d’Honneur au Secret de Brokeback Mountain en passant par Tigre et Dragon et The Ice Storm, le cinéaste se plaît à écarteler ses personnages entre ces deux pôles opposés que sont leur sens du devoir et leur nature profonde. En ce sens, Raisons et Sentiments, titre du film qu’il adaptait en 1995 du roman de Jane Austen, est certainement l’expression qui résume le mieux la simplicité comme la complexité du propos qu’il développe inlassablement, film après film.

Si la passion des deux cowboys de Brokeback Moutain se voyait contrariée par le mur infranchissable des conventions sociales, les anti-héros de Lust, Caution sont de leur côté séparés d’emblée par l’antagonisme de leurs positions respectives, une situation presque plus délicate encore puisqu’elle fait d’eux des ennemis jurés.

De manière intéressante, les protagonistes principaux de Lust, Caution ne sont pas vraiment sympathiques ni reluisants. La démarche qui meut la jeune espionne Wong Chia Chi (Tang Wei), personnage principal de Lust, Caution, ne s’avère pas si glorieuse qu’elle y paraît au premier abord. Éveillée à la cause de la résistance chinoise un peu par hasard à l’occasion de sa première prestation sur scène devant un public enthousiaste, elle ne fait que céder aux pressions subtiles d’un ami de fac engagé et cynique, Kuang Yu Min (Wang Leehom), lorsqu’elle accepte de devenir Mme Mak pour piéger M. Yee (Tony Leung Chiu-Wai). Ce dernier, un homme sombre et cruel qui œuvre à la tête de la police secrète japonaise, n’hésite pas à vendre les siens pour s’attirer les faveurs de ses maîtres.

Pourtant, alors que tout sépare ces deux individus et que le bon sens voudrait que la jeune Wong, qui n’est pas rompue aux risques du métier, abandonne définitivement l’idée de servir la cause (et les intérêts) de Kuang quand l’occasion se présente, elle opte à l’inverse et spontanément pour la voie périlleuse qui lui est proposée à son retour à Shanghai. Pour quelle raison Wong décide-t-elle se redevenir Mme Mak et de retourner auprès du dangereux M. Yee ?

Mieux que personne, le cinéaste donne à percevoir cette force pressante et invisible qui pousse un être humain à agir au-delà de toute raison.En cela, Lust, Caution traite réellement de la passion et non de l’amour, et le fait avec ce mélange de brutalité et de finesse seul à même de restituer la confusion de cet état si délicat à traiter sans sombrer dans les clichés qui lui sont associés.

Car derrière la beauté de ces décors – superbe reconstitution de la Chine des années 40 – et de ces costumes, derrière la somptuosité de la photographie de Rodrigo Prieto, qui rend palpable la richesse de la moindre texture, se tapit une rage voire une sauvagerie que rien ne semble pouvoir épancher. Cette férocité éclate une première fois au détour d’une scène de meurtre d’une violence réaliste inouïe, pour refaire surface de manière toujours imprévisible par la suite, contrebalancée par une utilisation particulièrement pertinente de la splendide partition d’Alexandre Desplat.

On a beaucoup entendu parler des scènes érotiques de Lust, Caution, réputées (ou décriées) pour leur durée et leur crudité – à l’instar de celles de Summer Palace de Lou Ye, malheureusement jamais sorti en Chine. Là encore, rien ne peut préparer le spectateur à ce qu’il va vivre, tant Ang Lee se fait un plaisir de prendre le contre-pied de toutes les attentes à chaque nouvelle scène, injectant tour à tour de la tragédie dans l’extase et du bonheur dans la souffrance, avec une grâce et une sensibilité bouleversantes de bout en bout.

Cela faisait longtemps que l’on n’avait pas vu Tony Leung Chiu-Wai prendre de tels risques et s’exposer autant, dans tous les sens du terme, et le plaisir est immense de le voir s’épanouir dans un contre-emploi aussi fascinant – et certainement beaucoup plus gratifiant que la timide tentative qu’il faisait dans ce sens avec Confession of Pain d’Andrew Lau. Quant à Tang Wei, elle est évidemment la révélation de Lust, Caution, celle sans laquelle le film ne posséderait peut-être pas cette dimension flamboyante. Qu’elle joue les étudiantes paumées ou la femme fatale, qu’elle soit Wong Chia Chi ou son alter-ego Mme Mak, elle insuffle à son personnage une pureté extraordinaire qui rejaillit sur le film tout entier, participant à lui conférer une bonne part de sa puissance dramatique. Nul doute que cette jeune comédienne, qui lorgne par ailleurs aussi vers une carrière de réalisatrice, saura faire parler d’elle dans les années qui viennent à l’image d’une Zhang Ziyi, mais en plus douée encore.

Parmi les seconds rôles, Joan Chen se voit réserver le rôle difficile de l’épouse délaissée, qu’elle assume avec pudeur et distinction. La pop-star taïwanaise Wang Leehom campe de son côté un Kuang ambigu mais attachant, rôle qui marque indéniablement un tournant important dans sa jeune carrière de comédien. On notera enfin au passage la présence de Chin Kar-Lok, que l’on avait plutôt l’habitude de croiser dans des films d’action dans les années 90 – il est aussi chorégraphe –, et qui semble avoir bien négocié son virage dans des productions de standings plus variées depuis quelques années.

N’ayons pas peur des mots, Ang Lee nous revient avec un chef d’œuvre qui mérite amplement le Lion d’Or remporté à la Mostra de Venise 2007. Lust, Caution est un film magnifique, envoûtant, porté par la passion d’un très grand réalisateur et de deux comédiens en état de grâce.

Caroline Leroy

Article publié sur Filmsactu.com le 27 novembre 2007

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