The Neighbor No. Thirteen : dossier « Regard sur l’Asie »

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Réunissant les acteurs Shun Oguri et Shidô Nakamura, The Neighbor No. Thirteen est un premier film original et captivant signé du réalisateur japonais Yasuo Inoue. Davantage qu’un film d’horreur, The Neighbor No. Thirteen est un thriller psychologique de haute volée empreint d’une atmosphère fantastique joyeusement mâtinée d’une pincée de gore.

Cet article fait partie de la rubrique mensuelle « Regard sur l’Asie » que nous avons créée sur DVDRama.com., et qui consiste à mettre en avant, à travers un dossier, un film asiatique injustement méconnu, soit parce qu’il n’est jamais sorti en France, soit parce qu’il est tout simplement passé inaperçu en dépit de ses qualités. Ces dossiers ne se limitent pas à une simple présentation de l’œuvre mais ont pour vocation d’aller un peu plus loin en proposant quelques informations autour du film. Selon les cas, une seconde partie est ainsi consacrée à la présentation d’un artiste ayant contribué à l’œuvre ou bien est l’occasion de creuser l’une des thématiques du film.

Après la comédie d’action coréenne Guns and Talks de Jang Jin et le drame policier Jade Goddess of Mercy d’Ann Hui, nous nous immergeons ce mois-ci dans le thriller horrifique japonais The Neighbor No. Thirteen de Yasuo Inoue.

The Neighbor No. Thirteen : la critique

Les plus chanceux ont peut-être saisi le coche lorsque le film japonais The Neighbor No. Thirteen de Yasuo Inoue a été présenté en catimini lors de l’édition 2005 du Festival du Film Asiatique de Deauville. Quant aux autres, ils n’ont pour seul recours que de se procurer le tout nouveau DVD américain ou, mieux encore, le DVD japonais, miraculeusement sous-titré en anglais. Le tout est de s’assurer que l’on se trouve bien en face du Director’s Cut, puisqu’il existe en effet une version édulcorée du film.

Nimbé d’une rumeur sulfureuse qui lui a valu de se voir refuser l’accès de plus d’un festival en raison de sa violence jugée extrême, cette œuvre singulière venue du Japon s’inscrit dans la lignée de ces films d’épouvante novateurs qui ont définitivement tourné la page Ring et consorts, à l’instar d’un Marebito (Takashi Shimizu), en mieux. Pas de fantôme de petite fille aux cheveux longs ni de jeune femme vengeresse et visqueuse à l’horizon. Bienvenue dans l’antre de Juzo Murasaki, jeune homme apparemment bien sous tous rapports dont l’esprit abrite toutefois un colocataire des plus encombrants.

Le plus fort, c’est que The Neighbor No. Thirteen est un premier film. Le premier long-métrage de Yasuo Inoue, 33 ans, issu du clip vidéo et de la publicité. Et même si l’on se doute que le caméo de Takashi Miike indique que le bonhomme a quelques bonnes relations, le fait est que son film dame le pion à la plupart des vaines tentatives de ses pairs de faire frémir les foules à coup de recettes éculées.

A l’instar de Uzumaki, Ichi the Killer ou Old Boy, The Neighbor No. Thirteen est adapté d’un manga pour adultes. L’auteur, Santa Inoue (aucun lien de parenté avec le réalisateur), est réputé pour ses œuvres urbaines ultra-réalistes, parmi lesquelles on citera Tokyo Tribes, édité aux Etats-Unis chez Tokyopop. D’abord réticent à l’idée de confier la transposition à l’écran de son Neighbor No. Thirteen aux mains de producteurs peu respectueux, il s’est visiblement laissé convaincre par le style visuel du jeune réalisateur.

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L’histoire est simple. Juzo Murasaki (Shun Oguri) vient d’emménager dans l’appartement N°13 d’un immeuble vétuste. Peu de temps après, une famille emménage juste au-dessus de chez lui, au N°23. Le père n’est autre que Tôru Akai (Hirofumi Arai), celui qui lui a fait subir les pires brimades à l’école lorsqu’ils étaient enfants, allant jusqu’à le défigurer au vitriol. Devenu un homme brutal et sadique, Akai continue de persécuter Juzo, son employé, sur le chantier où ils travaillent tous deux. Sauf que Juzo n’est pas seul. Son double (Shidô Nakamura) veille au grain et n’a pas l’intention de rester sans rien faire. Au lieu de laisser planer le doute tout au long du film, Yasuo Inoue choisit de nous plonger illico à l’intérieur d’une bâtisse perdue au milieu de nulle part, allégorie de la prison mentale dans laquelle est enfermé son protagoniste principal. Une entrée en matière glaçante et fascinante, alliance parfaite d’images et de sons éprouvants qui préfigure la remarquable cohérence de la suite.

The Neighbor No. Thirteen est un film étrangement dépouillé, dont l’ambiance oppressante découle de l’irruption d’une violence sèche au beau milieu de décors quotidiens. Deux appartements de configuration similaire, les recoins d’un chantier, les toilettes publiques, ces divers lieux filmés sobrement semblent aussi éteints que Juzo lui-même, offrant un intéressant contrepoint à l’exubérance visuelle des luttes intérieures du personnage. Ainsi, lorsque Yasuo Inoue filme les couloirs sombres du collège vide, c’est pour convoquer tous les fantômes d’un passé révolu – celui des protagonistes et le nôtre – et c’est alors l’absence de vie qui envahit brutalement l’écran. Les rares effets spéciaux auxquels il a recours, tous impeccables au demeurant, viennent discrètement soutenir une réalisation extrêmement pensée et totalement dénuée d’effets tape-à-l’œil.

La photographie, somptueuse, repose sur une palette de couleurs restreinte qui fait la part belle aux déclinaisons de verts et de bleus, auxquelles répondent le orange et le rouge vif. Quant aux sons et musiques, dominés par des basses insistantes, ils n’ont jamais pour but de provoquer le sursaut, juste de susciter un malaise insidieux. Il n’est qu’à voir cette fameuse scène où le double de Juzo, exaspéré par les protestations du voisin qui se plaint du tapage nocturne, va nonchalamment frapper à sa porte pour le poignarder le plus naturellement du monde. Un moment paradoxalement ultra-violent alors que l’acte est prévisible et que les coups portés sont hors champ.

De même, le meurtre filmé en plongée dans les toilettes sordides du parc d’attraction secoue parce qu’on l’entend plus qu’on ne le voit. Au passage, cette scène terrible pourrait d’ailleurs bien avoir inspiré Eli Roth pour la scène de fin de Hostel – la seule de tout le film à se montrer véritablement efficace – tant la ressemblance est frappante. La comparaison s’arrête là car Yasuo Inoue a le bon goût de croire à la puissance suggestive de son cinéma.

Cerise sur le gâteau, le film flirte parfois avec un certain second degré qui, au lieu d’en atténuer l’impact, vient au contraire habilement souder l’ensemble. Cette touche absurde, elle tient tout entière dans le personnage de N°13, dont les exactions souvent puériles ont de quoi surprendre et trouvent leur pleine justification à mesure que l’on progresse dans le cauchemar.

Tour à tour voyou, ogre et bouffon, le comédien Shidô Nakamura joue de son charisme étrange pour donner corps à cette matérialisation concrète de la schizophrénie de Juzo. D’une certaine façon, il est le véritable héros du film. Le choix de Shun Oguri pour interpréter son alter ego s’avère tout aussi judicieux. Tout en douceur et en introversion, le jeune acteur au visage angélique, vu dans Azumi et Azumi 2: Death or Love, inquiète décidément plus qu’il ne rassure et l’on n’oubliera pas de sitôt ses gémissements à vous glacer les sangs.

Entre ces deux acteurs parfaitement complémentaires vient s’immiscer le toujours excellent Hirofumi Arai (Blue Spring, Blood and Bones) dont le rôle – il est l’objet de la vengeance – s’avère beaucoup moins unidimensionnel qu’on ne pourrait le supposer au départ. Filmés en caméra fixe la plupart du temps, les comédiens ont tout loisir d’habiter l’écran chacun à leur manière, sans que l’unité du film ne s’en trouve jamais menacée.

Véritable choc visuel et sensoriel parfois à la limite de l’abstrait, The Neighbor No. Thirteen est le singulier petit bijou que l’on n’attendait plus. A contre-courant du formatage à l’œuvre dans le paysage actuel du film d’épouvante asiatique, Yasuo Inoue ne se contente pas d’exploiter paresseusement une « bonne idée » – ce genre de concept que les producteurs américains pourront ensuite extraire afin d’en tirer des remakes tout juste regardables quelques mois plus tard – mais s’emploie à raconter avant tout une histoire qui s’appuie sur un scénario intelligent et surprenant. Il livre un film limpide, puissant, maîtrisé et en aucun cas gratuit. Un grand bravo.

Caroline Leroy

Pour aller un peu plus loin, nous vous proposons de découvrir la brillante carrière de cet immense comédien qu’est Takashi Miike, dont la minute de gloire dans The Neighbor No. Thirteen mérite toute notre attention.

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Takashi Miike, l’acteur…

Bon d’accord, qualifier Takashi Miike d’acteur est peut-être un peu abusif étant donné que ses participations se résument surtout à des caméos, dans des rôles souvent brefs mais insolites. On en a eu un bel exemple dans le récent Hostel, où Eli Roth le mettait en scène dans le rôle d’un client fortuné venu prendre son pied à la fameuse exposition… On pourrait y laisser tout son argent, disait-il. Sachant qu’Eli Roth est un amateur de films de frissons asiatiques, dont il vantait les qualités au cours de la promotion de Hostel, on ne s’étonne pas de voir l’un des cinéastes les plus barjos du Japon apporter une participation sympathique à l’entreprise – le nom de Tarantino n’y est sans doute pas pour rien non plus.

Ce qu’il faut savoir, c’est que l’homme aux lunettes noires n’en est pas à son coup d’essai. Au Japon, tout bon film déjanté qui se respecte se doit d’avoir sa caméo de Takashi Miike. Ou peut-être est-ce une question de réseau…

takashimiike_otakusinloveDès 1989, Takashi Miike faisait ses premiers pas devant la caméra, ou plutôt son premier passage en tant qu’ouvrier dans Black Rain, celui de Shohei Imamura, pas celui de Ridley Scott. Des débuts anecdotiques. En réalité, après avoir occupé différents postes à la télévision et dans l’industrie du cinéma, Miike était devenu assistant réalisateur chez Imamura, son mentor avec lequel il collaborait pour la seconde fois dans Black Rain. Tout s’explique, donc. Sept ans plus tard, il refait une apparition sur le grand écran mais cette fois dans son propre film, The Way to Fight (aka Kenka no Hanamichi : Osaka saikyo densetsu), une œuvre tournée dans sa ville natale et qu’il qualifiait encore l’année dernière, lors de notre interview à Deauville, de film le plus personnel de sa filmographie. Le réalisateur se la jouerait-t-il Hitchcock ?

On le reverra effectivement dans d’autres de ses œuvres, mais pas systématiquement. En 1998, le revoilà mais cette fois il participe au film d’un autre, Yomogaeru Kinrô 2 : fukattsu-hen, réalisé par Takashi Watanabe. Peut-être est-ce un hasard si quelques années plus tard, en 2006, le même Takashi Watanabe produit Big Bang Love: Juvenile A, dernier film en date de Miike que nous attendons non sans une certaine impatience. Le générique de ce film récemment présenté à Berlin compte d’ailleurs quelques noms déjà vus chez Miike – au hasard : Tadanobu Asano (Ichi the killer), Ryuhei Matsuda (Izo), Renji Ishibashi (Dead or Alive)…

Dans les années qui suivent, Takashi Miike continue de faire les caméos dans des films dingos, notamment The Security Woman Affair, film érotico pervers qui met en scène bon nombre de ses habitués dont Kenichi Endo, le papa de Visitor Q. On l’aperçoit aussi dans Isola: Multiple Personality Girl (Toshiyuki Mizutani), l’histoire d’une jeune fille nommée Chihiro et qui, comme le titre l’indique, souffre de multiples personnalités dont la 13e, Isola, s’avère très dangereuse. Un film dont le pitch bien schizo justifie bien une caméo miikesque, surtout si Susumu Terajima (Ichi the Killer, Dead or Alive) est de la fête… En 2001 et 2002, le réalisateur se remet en scène lui-même dans Agitator et Graveyard of honor, apparaissant en blond platine et affichant déjà un goût pour la mise en scène de sa propre mort. Doubleur à ses heures, on l’entend aussi dans l’adaptation animée de Ichi the Killer (Shinji Ishidaira), il prête sa voix au légendaire Kakihara, personnage qu’interprète Tadanobu Asano dans son film.

En 2003, Takashi Miike élargit ses horizons à travers un rôle dans un film thaïlandais. Une carrière internationale, enfin. Et le réalisateur se paie le luxe d’être dans un chef d’œuvre : Last Life in the Universe, de Pen-Ek Ratanaruang. Une surprise d’autant plus grande que l’œuvre ne mise pas sur l’ultra violence ni sur les mutilations en tout genre. Miike y interprète un yakuza et en plus, il a des dialogues, à commencer par un échange mémorable avec une hôtesse d’aéroport qui semble apprécier ce qu’elle croit être de l’humour. Que fait Miike en Thaïlande ? Le rôle principal est tenu par un certain Tadanobu Asano, il n’y a donc pas trop de quoi s’étonner. Pen-Ek Ratanaruang a ajouté un petit clin d’œil aux deux artistes : au cours d’une scène, Tadanobu Asano passe devant l’affiche de Ichi the Killer, sur laquelle l’acteur figure, méconnaissable. Pour une fois, Miike ne se contente pas d’une apparition, il a un rôle, un vrai puisqu’il apparaît dans au moins deux ou trois scènes. Bon, on ne lui donnera peut-être pas l’oscar non plus. De toute façon, le cinéaste ne semble pas avoir de véritables prétentions de comédien.

Et comme il n’est pas seul à être polyvalent, Takashi Miike apporte son soutien aux acteurs et scénaristes de ses films qui veulent devenir réalisateur. Le premier est un certain Sakichi Satô, qui écrit et joue dans Ichi the Killer et Gozu, et qui signe en 2003 son premier film, Gokudo Deka. Autre acteur habitué de Miike à passer réalisateur : Matsuo Suzuki, qui tenait les rôles des deux jumeaux psychopathes dans Ichi the Killer. Matsuo Suzuki réalise en 2004 l’improbable Otakus in Love (aka Koi no mon), une histoire d’amour attendrissante mais bien barrée entre deux Otakus amateurs de mangas et de cosplays. Le rôle principal de ce objet filmique non-identifié est tenu par un certain Ryuhei Matsuda (Gohatto, Izo, Big Bang Love…), qui campe un marginal totalement excentrique. Le jeune homme croise un Takashi Miike au look flashy qui le prie toutefois d’aller voir ailleurs – Matsuda lui ferait peur, paraît-il. Preuve que Otakus in Love est décidément le rendez-vous des barjos, le film compte aussi au casting Matsuo Suzuki lui-même ainsi que Shinya Tsukamoto, en client du manga bar. Pour couronner le tout, Takashi Miike réapparaît à la fin du film lors de la scène de comédie musicale – il effectue même quelques pas de danse.

Enfin, outre son bref passage dans le Hostel de Eli Roth, on retrouve Miike dans The Neighbor No. Thirteen. Pour son audace, sa force narrative, son atmosphère aussi glauque que fascinante, The Neighbor No. Thirteen méritait bien sa caméo de Takashi Miike. Et le moins que l’on puisse dire est que cette apparition est percutante. Kaneda, son personnage de râleur, prouve qu’il faut parfois réfléchir à deux fois avant de protester contre le tapage de ses voisins !

Si le métier de comédien n’est clairement pas une véritable vocation pour Takashi Miike, ses apparitions dans des films audacieux semblent attester non seulement de son réseau mais aussi de son soutien pour des artistes bourrés d’idées et pour un cinéma créatif et hors norme. A quand le « label Miike » ?

Elodie Leroy

Dossier publié le 21 avril 2006 sur DVDRama.com, dans le cadre de la rubrique « Regard sur l’Asie »