Dossier « Regard sur l’Asie » : ‘Too Many Ways To Be Number One’, de Wai Ka Fai

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Suite de la rubrique « Regard sur l’Asie », publiée sur Dvdrama.com en 2006-2007. Nous restons à Hong Kong pour nous intéresser au film Too Many Ways To Be Number One, parodie décalée des films de Triades et petit bijou du cinéma hongkongais des années 90 signé Wai Ka Fai.

Réalisé en 1997, Too Many Ways To Be Number One fait partie des productions marquant les débuts de la Milkyway Image, fondée un an auparavant par un certain Johnnie To (The Mission, Election), et préfigure largement des films qui feront plus tard la célébrité de la société à travers le monde. Si Johnnie To n’est crédité qu’en tant que producteur au générique du métrage, d’aucuns le soupçonnent d’en être aussi le co-réalisateur. En tête d’affiche, on retrouve le charismatique Lau Ching Wan, alors justement en train d’entamer une longue et fructueuse collaboration avec To – les deux hommes ayant travaillé à ce jour sur plus d’une dizaine de films.

A travers une histoire divisée en deux parties distinctes, Wai Ka Fai nous invite à suivre les déboires de Wong Ah-Kau (Lau Ching Wan), un gangster trentenaire œuvrant dans le monde de la mafia hongkongaise depuis l’adolescence. Après avoir consulté un voyant qui lui apprend qu’il est sur le point de prendre une décision primordiale pour son avenir, Kau se voit confronté à un choix qui lui ouvre deux chemins possibles : partir en Chine continentale pour exécuter un contrat, ou se rendre à Taïwan pour en exécuter un autre. Too Many Ways To Be Number One nous propose de suivre successivement ses mésaventures suivant chacun des scénarios possibles. On le devine rapidement, quelle que soit la destination qu’il choisit, rien ne se déroule comme prévu : Kau perd le contrôle des événements et voit sa vie basculer dans le cauchemar. Cependant, si l’une des possibilités ne le mène qu’à une mort lamentable, l’autre lui laisse un espoir de réussite, à ceci près que le prix à payer s’avère de taille.

toomanyways_04Parodie délirante et sans concession des films de Triades, Too Many Ways To Be Number One s’appuie sur une structure narrative originale mise au service d’un scénario bien pensé, dont aucun détail n’a été placé au hasard, et cela en dépit de l’apparente confusion qui règne à l’écran. L’intrigue pour le moins rocambolesque du film est soutenue par un rythme effréné qu’aucun temps mort ne vient jamais ralentir, et auquel vient se greffer un second degré omniprésent. Too Many Ways To Be Number One doit certes sa tonalité loufoque au jeu outré des comédiens, une surenchère typique des films de Hong Kong des années 90 et ici poussée à l’extrême, mais aussi à l’ironie et à l’absurdité des situations auxquelles les personnages se retrouvent confrontés malgré eux.

Le sort stupéfiant que connaît l’un des membres de la bande de Kau au bout d’un quart d’heure de bobine annonce la couleur, en plus de mériter d’entrer dans les annales des morts les plus comiques vues au cinéma : malencontreusement renversé par une voiture conduite par son propre camp, Bo (Cheung Tat Ming) subit un massage cardiaque quelque peu brutal qui se solde par un passage d’anthologie au cours duquel le pauvre bougre, un trou béant dans le thorax, se lève soudain pour débiter une anecdote dans un anglais approximatif tout en crachant ses tripes sur ses compagnons médusés. Le film a été classé catégorie III lors de sa sortie hongkongaise en raison de ses quelques effusions sanglantes, auxquelles s’ajoute la présence d’une scène de sexe, très cocasse elle aussi, ce qui tend à prouver que le Comité de Censure local n’a décidément aucun humour.

toomanyways_05On retrouve dans Too Many Ways To Be Number One les figures typiques du genre tels que les caïds à l’air patibulaire, les sous-fifres décervelés ou encore les prostituées désabusées. A ceci près que dans le film de Wai Ka Fai, les gangsters ont troqué le kung-fu pour des bagarres de chiffonniers et les caïds sont susceptibles de les surpasser en stupidité (mention spéciale aux jumeaux ennemis, Frère Blackie et Frère White). Au programme : des séquences inoubliables de panique collective, des doigts coupés pour un oui ou pour un non, des balles perdues qui ricochent pour transpercer systématiquement la mauvaise personne. Des Triades hongkongaises, chinoises et taïwanaises, aucune culture de gang n’est épargnée. Il n’est pas non plus question d’associer au milieu un quelconque esprit chevaleresque à la sauce John Woo.

Quant à Wong Ah Kau, dont le film adopte entièrement le point de vue, il se démarque de tous les autres par son attitude détachée, parfois amorphe. Aliéné à une bande d’abrutis, dépassé et atterré par les événements qui s’enchaînent à cent à l’heure autour de lui, il se trouve entraîné dans une spirale qui le mène inexorablement vers sa chute. La question est de savoir si, après avoir touché le fond, le bonhomme va enfin parvenir à se prendre en main, sachant que même lorsque tout semble s’arranger, il n’est jamais à l’abri d’un soudain retournement de situation ou d’une catastrophe imprévue.

Pour filmer cette agitation permanente, souvent proche de l’hystérie, Wai Ka Fai s’en donne à cœur joie et s’autorise toutes les fantaisies, laissant libre cours à sa créativité débordante. Il semble que la caméra du réalisateur ait la faculté de se balader absolument n’importe où, fondant parfois en pleine fusillade sur un personnage pour lui tourner autour avant d’en saisir un autre. Le réalisateur use et abuse d’effets de caméra osés, des effets dont on retiendra notamment les plans à 360 degrés, les contre plongées déformantes sur Kau ou encore la scène de baston entièrement filmée à l’envers. Cette audace formelle participe énormément au charme de ce film visuellement stimulant dans lequel tous les tics de réalisation récurrents dans les polars hongkongais en prennent eux aussi pour leur grade. Pour compléter le tableau, ajoutons l’utilisation récurrente d’un thème musical cheap et obsédant à souhait dont le style n’est pas sans rappeler celui de la bande originale de The Mission.

toomanyways_02Le regard moqueur que Wai Ka Fai porte sur les Triades – et pas seulement sur les films qui leur sont destinés – est largement servi par une brochette de comédiens décomplexés parmi lesquels on citera bien sûr Lau Ching Wan, comme à son habitude excellent, mais aussi Francis Ng, plus survolté que jamais. Fait amusant, les deux acteurs partagent l’affiche la même année dans le fabuleux Full Alert de Ringo Lam, un polar nihiliste d’une noirceur absolue qui les met en scène dans un face-à-face psychologique mémorable, presque traumatisant. Lau Ching Wan et Francis Ng n’ont pas seulement pour point commun d’avoir révélé avec les années un talent et un éclectisme exceptionnels, mais aussi celui de faire preuve d’une absence totale de souci de leur image.

Ainsi, tandis que Francis Ng déploie une impressionnante panoplie d’expressions ahuries traduisant la débilité profonde de son personnage, expressions que Wai Ka Fai se plaît à filmer en gros plan, Lau Ching Wan n’hésite pas à se montrer à plat ventre par terre en train de bouffer de la merde. Autour d’eux, on retrouve les actrices Carman Lee (Le Temple Du Lotus Rouge, Lifeline) et Ruby Wong (PTU, Expect The Unexpected), des habituées de la Milkyway. Parmi les acolytes de Kau, on reconnaîtra Matt Chow, co-scénariste du film, mais aussi l’immanquable Elvis Tsui (Sex And Zen, The Lovers) dont chaque intervention verbale provoque immanquablement le fou rire.

Le tour de force de Wai Ka fai est de réussir à captiver jusqu’à la dernière minute avec cette histoire totalement fantaisiste, sans jamais que le rythme ou l’humour ne s’essouffle. De par ses trouvailles innombrables, Too Many Way To Be Number One reste à ce jour l’une des productions les plus enthousiasmantes de la Milkyway, cet OVNI cinématographique révélant au passage de la part de la future équipe de The Mission et de PTU un sens de l’autodérision réjouissant.

Portrait : Lau Ching Wan

lauchingwan_01Depuis la moitié des années 90, Lau Ching Wan s’est imposé comme l’une des « gueules » les plus incontournables du cinéma hongkongais, passant progressivement du statut de second rôle remarqué à celui de tête d’affiche. Son succès, il ne le doit pas uniquement au rythme de tournage démentiel qu’il a entretenu au cours de la précédente décennie (14 films en 1994 et 11 en 1995, rien que ça !) mais aussi à une filmographie de qualité à travers laquelle il a su démontrer une audace et une versatilité exceptionnelles, en plus de gagner le cœur d’un public conquis par son style nonchalant et son image de guy next door. Autant dire qu’il fait partie de ces rares comédiens qui n’ont tout simplement plus rien à faire pour prouver qu’ils font partie des plus grands.

Né en 1964, Lau Ching Wan débute comme beaucoup de ses confrères à la télévision, milieu dans lequel il évolue pendant des années sans vraiment réussir à percer. Il finit cependant par être repéré par Derek Yee (ex-star de la Shaw et futur réalisateur de One Nite In Mongkok) qui lui propose en 1993 un rôle principal dans la comédie sentimentale C’est La Vie, Mon Chéri. Succès surprise, auprès du public comme de la critique, ce film dans lequel Lau Ching Wan partage l’affiche avec la délicieuse Anita Yuen remporte notamment le Hong Kong Awards du meilleur film et vaut à l’acteur une nomination, marquant le coup d’envoi d’une ascension impressionnante. Pendant quelques années, son succès dans C’est La Vie, Mon Chéri cantonne quelque peu Lau Ching Wan aux genres de la comédie romantique et du drame. A l’époque, on est loin d’imaginer qu’il deviendra l’une des figures majeures du polar hongkongais. C’est pourtant ce qui se produit en 1996 grâce à Big Bullet, polar d’action de bonne facture signé Benny Chan et dans lequel l’acteur se glisse dans la peau d’un flic bougon, un genre de personnage qui reviendra régulièrement au cours de sa carrière. Dès lors, Lau Ching Wan se spécialise dans le polar et le film d’action, un changement de registre qui s’opère notamment grâce à sa collaboration fructueuse avec Johnnie To.

fullalert_poster1C’est en effet grâce au patron de la Milkyway Image que Lau Ching Wan obtient ses rôles les plus remarquables. Après une apparition dans le film d’action fantaisiste Executioners, la collaboration entre les deux hommes débute réellement en 1995 avec le polar dramatique Loving You. Elle se poursuit dès l’année suivante avec le formidable Beyond Hypothermia, film d’action tragique réalisé par Patrick Leung et produit par Johnnie To, et dans lequel Lau tient un second rôle particulièrement attachant face à Wu Chien-Lien, elle-même très crédible en tueuse à gage timorée. Ex-mafieux reconverti en vendeur de nouilles, le personnage de Lau Ching Wan apporte la chaleur humaine qui manque à l’univers de la jeune femme. Dans la foulée, le spectaculaire Lifeline lui permet d’acquérir le statut de tête d’affiche bankable. Si cette version hongkongaise de Backdraft n’a rien d’exceptionnel, elle possède néanmoins le mérite de relever des défis considérables en termes d’action, en plus de marquer l’alliance durable entre Lau Ching Wan et Johnnie To.

Entre 1997 et 1999, l’acteur devient définitivement un habitué de la Milkyway qui lui offre des premiers rôles. On le retrouve ainsi dans Too Many Ways To Be Number One (Wai Ka fai) et A Hero Never Dies (Johnnie To) mais aussi dans les deux longs métrages qui ont révélé Patrick Yau, le sympathique Expect The Unexpected et surtout The Longest Nite, polar sombre et diabolique qui repose sur le choc de personnalités entre Lau Ching Wan et Tony Leung Chiu Wai. Enfin, le comédien partage la vedette avec la superstar Andy Lau dans Running Out Of Time (1999) qui connaîtra d’ailleurs une suite deux ans plus tard.

blackmask_01En dehors de sa collaboration avec Johnnie To, on retient parmi les longs métrages les plus marquants de Lau Ching Wan l’incroyable Full Alert (1997), chef d’œuvre puissant, éprouvant et radical signé Ringo Lam dans lequel il retrouve Francis Ng. Ringo Lam et Lau Ching Wan se rencontrent à nouveau à l’occasion de Victim, faux film fantastique assez tordu dans lequel son personnage, soupçonné d’être possédé, sombre progressivement dans la folie. Dans un style très différent, on ne pourra passer à côté de Black Mask (Daniel Lee), dont les trouvailles visuelles et les idées de mise en scène en ont inspiré plus d’un.

Récemment, Lau Ching Wan retrouvait Derek Yee dans Lost In Time, travaillait sous la direction d’Andy Lau dans Love Under The Sun, et poursuivait sa collaboration avec Wai Ka-Fai en incarnant les rôles principaux de Fantasia (2004) et Shopaholics (2006). On le retrouvera prochainement chez Johnnie To dans Mad Detective qui devrait arriver cet année sur les écrans hongkongais.

Elodie Leroy

Dossier publié le 30 mars 2007 sur DVDRama.com, dans le cadre de la rubrique « Regard sur l’Asie »

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