Dossier « Regard sur l’Asie » : ‘What Price Survival?’, de Daniel Lee

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Suite de la rubrique « Regard sur l’Asie », publiée sur Dvdrama.com. Nous embarquons à nouveau pour Hong Kong pour nous plonger dans le wu xia pian moderne What Price Survival?, de Daniel Lee Yan-Kong, avec Wu Xing-Guo, Charlie Yeung et David Chiang. En plus de marquer le grand retour de ce dernier dans le genre qui a fait son succès à la grande époque de la Shaw Brothers, What Price Survival? révélait un réalisateur dont le style sortait résolument du lot dans le paysage cinématographique hongkongais. Mentionnons que le film a bénéficié d’une sortie DVD en France sous le titre Frères d’Armes (collection Asian Connection chez Universal). Le titre est certes inapproprié mais le transfert est superbe.

Vingt-sept ans après le classique Un seul bras les tua tous (1967) de Chang Cheh, et un an avant le magistral The Blade (1995) de Tsui Hark, Daniel Lee Yan-Kong revisite le mythe du sabreur manchot, l’une des figures les plus marquantes du cinéma d’arts martiaux issu de l’ex-colonie britannique. Plutôt que de se contenter de suivre le canevas classique de la légende, le réalisateur, dont c’est le premier long métrage, en délivre une version moderne et tout à fait personnelle. Et pour cause, il est aussi scénariste, monteur et directeur artistique du projet. Non content d’innover sur le terrain mille fois rebattu des héros handicapés (le manchot s’inspirant déjà du Zatôichi japonais), Daniel Lee imprègne son œuvre d’une atmosphère puissante et d’un contenu émotionnel inédit, des qualités auxquelles il faut ajouter une mise en scène stylisée ainsi qu’une esthétique élégante empruntant directement à la peinture chinoise classique. Œuvre crépusculaire par excellence, What Price Survival? est un petit chef d’œuvre méconnu du cinéma hongkongais des années 90.

whatpricesurvival_01Avant de parler plus en détail de What Price Survival?, il est impossible de ne pas faire mention de son sublime générique du début, à la fois saisissant et envoûtant. Cette introduction consiste en une succession d’extraits du film montés dans le désordre et captive d’emblée par le mélange de solennité, de noirceur et d’onirisme qui s’en dégage. Outre l’exploitation savante des joutes martiales pour créer des visions presque irréelles, la composition musicale qui accompagne ces premières images joue un rôle non négligeable dans la fascination qu’exerce cette entrée en matière. Sombre et dérangeant, le morceau se compose principalement de percussions et de chants, allant crescendo jusqu’à traduire un état de transe, créant une tension extrême qui reviendra d’ailleurs à la charge trois quart d’heure plus tard, lors de la séquence pivot du film.

A la manière d’une bande annonce, ce générique annonce la couleur sur les tenants et les aboutissants de l’histoire sans toutefois trop en dévoiler. Il s’avère d’ailleurs passionnant de réitérer l’expérience à l’issue de la projection, la mise en relation de certaines images issues de séquences différentes apportant un éclairage supplémentaire sur les personnages. Mentionnons que Daniel Lee reprendra ce procédé dans l’épisode Les Huit Assassins de la série télévisée Wong Fei-Hong produite par Tsui Hark.

whatpricesurvival_03Campé par Wu Xing-Guo (Green Snake) qui succède à Jimmy Wang Yu et David Chiang dans le rôle du héros handicapé, Wang Ning a été adopté peu après sa naissance par le chef du clan de l’Alliance du Sabre, Wang Ching-Kuo (Norman Chu). Avant de fonder son clan, ce dernier avait disputé le titre de maître à son condisciple Pai Fu-Kuo (David Chiang) et n’avait pas hésité à tricher pour remporter le combat. Pai et son épouse avaient alors été contraints de lui céder son fils en récompense. Devenu adulte, Wang Ning, est envoyé par son père adoptif tuer Pai Fu-Kuo, dont il ignore qu’il est son vrai père et prend pour l’assassin de sa famille. A l’issue du duel, Wang Ning apprend la vérité sur la manipulation dont il a été l’objet et décide de se venger de Wang Ching-Kuo.

Il est rare qu’un wu xia pian se déroule au 20e siècle, le genre exigeant par définition que l’arme de rigueur soit le sabre. Situé dans la Chine des années 20, l’univers mis en place par Daniel Lee s’avère pourtant suffisamment solide pour que l’on admette sans aucune difficulté l’usage universel des armes blanches et l’absence totale d’armes à feu. En dépit de son décor plus moderne, What Price Survival? s’inscrit ainsi directement dans la tradition du wu xia pian et fait d’ailleurs quelques références appuyées à certains classiques du genre. On pense bien entendu immédiatement à l’œuvre de Chang Cheh, ne serait-ce que par le choix de David Chiang pour incarner Pai Fu-Kuo, le père de Wang Ning. Interprète du manchot dans La Rage du Tigre, David Chiang semble ici passer la main à la nouvelle génération dans ce wu xia pian qui intègre des éléments formels résolument actuels. On notera que Pai s’éteint sans tomber à terre, à l’image des grands héros des films de Chang Cheh qui mourraient souvent debout (dans Duo Mortel, par exemple).

whatpricesurvival_04Le désir de vengeance reste le dénominateur commun de toutes les versions de l’histoire du sabreur manchot : traité en paria en raison de son handicap et parfois de ses origines, le héros finit par se relever et retrouver ses capacités martiales, dont il se sert généralement pour accomplir une vengeance et par là même rétablir son honneur. Là où les films se différencient les uns des autres, c’est dans la manière dont la mutilation intervient : le personnage de Jimmy Wang Yu est mutilé par une femme dans Un Seul Bras Les Tua Tous, celui de David Chiang s’automutile dans La Rage du Tigre, celui de Chiu Man-Cheuk perd son bras en voulant sauver une jeune fille des griffes de bandits dans The Blade. What Price Survival? se démarque radicalement de tous les autres en faisant intervenir la mutilation de manière extrêmement tardive, conférant à l’acte une signification encore différente.

L’esprit des films d’arts martiaux attribue souvent une importance prépondérante à la figure paternelle (parfois incarnée par un maître) auprès de laquelle le héros puise les fondements de son identité. Daniel Lee semble toutefois questionner cette quête de l’identité à travers celle du père en associant à la mutilation une dimension salvatrice face à l’image écrasante du père, image castratrice qui constitue peut-être le véritable handicap dans cette histoire. D’autant plus que l’influence paternelle que subit Wang Ning est double puisqu’il doit non seulement « tuer » son vrai père pour exister mais aussi – et surtout – s’affranchir de la tutelle de son maître tyrannique. A ce titre, un détail frappe dans la séquence fascinante au cours de laquelle Wang Ning accomplit sa destinée en affrontant Pai Fu-Kuo – séquence qui reprend, comme mentionné auparavant, la musique du générique du début.

Cette scène clé est montée en parallèle avec une autre montrant Wang Ching-Kuo s’enivrer tout en assistant à un étrange spectacle de danseuses au visage blafard. Au moment où Wang Ning s’apprête à porter le coup fatal, les danseuses possédées crispent leurs mains, un geste que Wang Ching-Kuo ne peut s’empêcher de mimer, conférant l’espace d’un instant à What Price Survival? une dimension presque fantastique, comme si le père adoptif agissait à distance pour guider la main coupable de parricide.

whatpricesurvival_07Conformément à l’esprit des wu xia pian de Chang Cheh, on retrouve le thème fort de l’amitié masculine à travers la relation qui unit Wang Ning et Jie (Jack Kao, vu dans Millenium Mambo). Cependant, là où Chang Cheh aurait mis l’accent sur la relation absolue qui unit les hommes et aurait réduit les femmes soit à de simples figurantes soit à des éléments perturbateurs, Daniel Lee ternit l’amitié virile en la doublant de la notions de rivalité voire de jalousie, en particulier en ce qui concerne Pai Fu-Kuo et Wu An-Kuo (Damian Lau, autre acteur de la Shaw), accordant par ailleurs des rôles nettement plus flatteurs aux femmes du film. Dans l’univers glacial et résolument masculin de What Price Survival?, les relations hommes / femmes sont à mille lieues de la fadeur souvent reprochée aux films de Chang Cheh et viennent même apporter une chaleur humaine bienvenue. Le début du film voit d’ailleurs l’épouse de Pai Fu-Kuo endosser le rôle de la narratrice. Tandis que cette dernière vit toujours dans les souvenirs de son mari (émouvante scène de retrouvailles dans le cimetière), la jeune Siu Ling qu’interprète la toujours très lumineuse Charlie Young (The Lovers) s’impose comme la véritable garante de l’équilibre de Wang Ning. On ne pourra cependant s’empêcher de relever la ressemblance entre les deux femmes, suggérant l’idée d’un potentiel complexe d’œdipe chez Wang Ning et venant donc corser davantage la relation entre le père et le fils. Notons que le triangle amoureux formé par Wang Ning, Jie et Siu Ling influencera très certainement Tsui Hark dans The Blade, dont le personnage féminin porte d’ailleurs le même nom.

whatpricesurvival_05Optant pour un style nettement plus introspectif que dans les wu xia pian traditionnels, Daniel Lee accompagne son What Price Survival? d’une palette d’effets sonores surprenants, à commencer par les grincements stridents et lancinants qui reviennent de manière récurrente, comme pour exprimer la souffrance que les personnages ne peuvent pas s’autoriser à formuler. Enragé dans les combats, Wu Xing-Guo adopte un jeu tout en sobriété et en retenue dans les scènes dramatiques, à l’opposé des excès de Norman Chu, interprète du pervers Wang Ching-Kuo. L’extrême rigidité associée à l’univers des arts martiaux – les disciples de Pai Fu-Kuo en uniforme, agissant de manière parfaitement coordonnée – confère aux scènes tragiques un impact encore plus fort, l’émotion survenant soudainement, au moment le plus inattendu, pour atteindre des pics insoupçonnés eu égard au caractère oppressant de l’atmosphère du film. A ces montées d’émotion répondent l’intrusion de couleurs vives au sein d’images dominées par des tons froids, comme dans la séquence de l’attaque des motards aux foulards rouge sang, ou encore ce moment émouvant où An-Kuo (Damian Lau) lutte contre ses condisciples, le feu crépitant venant trancher avec les bleus nocturnes.

whatpricesurvival_08Les scènes de combat ne valent pas tant pour les performances martiales que pour leur intérêt esthétique, et cela même si le travail sur les chorégraphies réalisé par Jackson Ng et Daang Tai Woh est perceptible. Le procédé d’accéléré ralenti, déjà employé dans le wu xia pian Les Cendres du Temps de Wong Kar-Wai, offre ici un rendu particulièrement élégant, plus lisible, conférant à certains plans l’allure de peintures animées, les traînées laissées par les mouvements évoquant des coups de pinceau. L’effet vient s’ajouter à des mouvements de caméra saisissants de dynamisme et en parfaite osmose avec les chorégraphies, notamment dans le final, lorsque le héros fonce rageusement vers ses adversaires, talonné par une caméra volontairement instable. On retiendra aussi ces impressionnants travellings dans le hangar où s’affrontent Wang Ning et Jie, une séquence marquée par l’utilisation de superbes contre-jours (plan magnifique où les deux hommes s’engouffrent dans la lumière).

Entre wu xia pian moderne et film d’auteur artistiquement très exigent, What Price Survival? renouvelait le genre auquel il rendait hommage et révélait un réalisateur atypique dans le paysage cinématographique hongkongais. Expérience au premier abord déroutante, What Price Survival? est de ces perles rares qui prennent de la valeur à chaque vision.

Portrait : Daniel Lee Yan Kong

Compte tenu du sens esthétique aiguisé que révèle Daniel Lee dès son premier long métrage, on ne sera guère étonné d’apprendre qu’il a étudié les arts visuels (au Canada) avant de débuter à la télévision en tant que directeur artistique puis réalisateur de clips vidéos. Si What Price Survival? ne remporte pas l’adhésion du public lors de sa sortie dans les salles obscures hongkongaises, le film vaut alors à son metteur en scène d’être remarqué par le réalisateur et producteur Tsui Hark, grand détecteur de talents, dont le très choc The Blade présente d’indéniables similitudes avec What Price Survival?.

Jet Li dans BLACK MASK

Dès 1996, Tsui confie à Daniel Lee les commandes de deux projets, l’un télévisuel et l’autre cinématographique. Daniel Lee œuvre tout d’abord pour la série télévisée Wong Fei-Hong, avec Chiu Man-Cheuk (The Blade), et plus précisément l’épisode Les Huit Assassins, le meilleur de tous (le seul regardable, en fait !), dont le générique du début reprend le principe de celui de What Price Survival?. Dans la foulée, Daniel Lee dirige Black Mask, adaptation torturée d’un comics local dans laquelle Jet Li incarne le superhéros masqué dont l’allure n’est pas sans rappeler celle de Bruce Lee dans Le Frelon Vert. Si l’on raconte volontiers que Daniel Lee aurait perdu le contrôle du projet, on ne pourra passer à côté de l’esthétique si particulière de Black Mask, ni à côté de ses scènes de combat novatrices dans lesquelles Jet Li, vêtu d’un trench coat noir, court en prenant appui sur les murs, créant un effet d’apesanteur tout à fait sympathique. Les idées visuelles de Black Mask n’ont pas échappé aux frères Wachowski qui s’en sont largement inspiré dans Matrix – les effets numériques en plus, la touche SM en moins. Black Mask met en avant une belle palette de stars – Jet Li, Lau Ching-Wan, Karen Mok, Anthony Wong – et révèle par la même occasion l’actrice sino-canadienne Françoise Yip.

En 1998, Daniel Lee effectue cependant un virage à 180 degrés en explorant le registre du drame pur avec le bouleversant Till Death Do Us Part, offrant à Anita Yuen l’un des rôles les plus poignants de sa carrière. Partageant la vedette par Alex Fong et Francis Ng, la comédienne livre une prestation éblouissante – magnifique pétage de plomb de cette mère de famille en détresse – dans cette œuvre intense et désespérée qui s’achève en apothéose. L’année d’après, Daniel Lee poursuit dans le registre dramatique avec Moonlight Express, polar romantique particulièrement attachant dans lequel une Japonaise qui vient de perdre son fiancé croit revoir celui-ci en la personne d’un policier hongkongais, interprété par la star Leslie Cheung.

Avec A Fighter’s Blues qu’il réalise en 2000, on croit un instant que Daniel Lee amorce un retour vers le cinéma d’action. Ce n’est qu’illusion : le métrage s’apparente davantage à un mélodrame dans lequel le style personnel du réalisateur semble même avoir été mis en sourdine. Cette histoire de boxeur déchu qui, tout juste sorti de prison, cherche à renouer avec sa famille peine quelque peu à convaincre mais permet toutefois à Andy Lau de montrer une fois de plus à quel point son jeu s’est étoffé à travers les années. Pour l’anecdote, peu avant sa sortie, le film fait déjà du bruit en raison d’un scandale tout à fait hilarant concernant l’affiche promotionnelle, censurée pour des raisons de… « sécurité routière » ! Explication : Le téton d’Andy Lau apparaissant sur l’affiche risquait paraît-il de déconcentrer les conductrices et provoquer des accidents. (NDLR: nous n’avons pas réussi à remettre la main sur la fameuse affiche incriminée dans l’affaire du téton…)

Vaness Wu dans DRAGON SQUAD

Black Mask mis à part, les films de Daniel Lee valent certes à celui-ci une reconnaissance artistique mais ne rencontrent guère de succès public. Ses deux longs métrages suivants, Star Runner et Dragon Squad, ne dérogent pas à la règle qui veut que chaque film de Daniel Lee fasse un bide plus ou moins fracassant au box-office local. Nul n’étant prophète en son pays, Daniel Lee a su séduire les producteurs étrangers tels que Bey Logan (un fin connaisseur) et Steven Seagal, qui produisent son récent Dragon Squad. Le métrage met en scène Shawn Yue, Vaness Wu, Andy On et Sammo Hung dans une lutte sans merci entre une organisation terroriste et une brigade spéciale anti-criminelle formée par de jeunes flics. Pur divertissement assumé, cocktail de gunfights et d’arts martiaux dans un esprit proche de celui des séries B des années 80-90, Dragon Squad regorge de ces effets stylisés encensés par les uns et décriés par les autres qui caractérisent le cinéma de Lee – tels que ces travellings incroyables sur les combattants en action. Écrasé commercialement par le génial SPL (Wilson Yip), Dragon Squad n’obtient cependant pas le succès espéré.

Si le nom de Daniel Lee semble décidément maudit au box-office, le réalisateur parvient toujours à s’en tirer grâce à l’aura qu’il a acquise en tant qu’artiste d’exception. La preuve en est qu’il vient tout juste d’être sollicité par Andy Lau pour un projet qui s’annonce dantesque : l’adaptation du célèbre roman fleuve Les Trois Royaumes, de Luo Guangzhong. Avec son budget de 25 millions de dollars, ses 40 000 figurants et la présence de Sammo Hung à la direction des combats, Three Kingdoms: Resurrection of the Dragon devrait assurer à Daniel Lee une visibilité mondiale et pourrait l’installer définitivement comme l’un des chefs de file du cinéma hongkongais actuel.

Elodie Leroy

Dossier publié le 23 février 2007 sur DVDRama.com, dans le cadre de la rubrique « Regard sur l’Asie »

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